Rarement a-t-on vu foule déguerpir plus vite à la fin d'un sommet économique qui a pourtant réuni une centaine des décideurs les plus influents du Québec.

Sophie Cousineau
Sophie Cousineau LA PRESSE

Ce n'était pas qu'il se faisait tard - le soleil baignait encore les grandes fenêtres du centre des congrès de Lévis. C'est que l'exercice auquel le gouvernement avait convié certains des patrons les plus occupés de la planète - Jacynthe Côté, Paul Desmarais fils, Serge Godin, Monique Leroux, entre autres - a semblé parfaitement vain aux yeux de ceux qui l'ont observé.

Des critiques ont reproché au gouvernement libéral d'esquiver le débat plus urgent sur les choix, difficiles, que la province devra faire dans son prochain budget. Si l'on s'intéresse à l'avenir du Québec, a tonné Gérard Deltell, chef de l'Action démocratique du Québec, il faut en priorité faire le ménage dans les dépenses du gouvernement.

Mais le premier ministre Jean Charest ne fait pas fausse route en s'intéressant à la croissance économique future du Québec. Au contraire.

Il y a de moins en moins de travailleurs pour payer les soins de santé d'un nombre toujours plus élevé de vieux. C'est une tendance démographique lourde avec laquelle le Québec devra tôt ou tard composer. Pour une fois qu'un politicien voit plus loin que le bout de son nez, il ne faudrait surtout pas le lui reprocher!

Il y a deux façons d'équilibrer un budget et de s'attaquer à l'endettement. Soit on réduit et réduit encore les dépenses - bref, on gère la décroissance -, soit on augmente les revenus. Ainsi, le débat lancé par le premier ministre est tout à fait pertinent. Comme Jean Charest l'a d'ailleurs noté lui-même, on peut bien marcher et mâcher de la gomme en même temps.

Le grand problème du pow-wow de Lévis, c'est qu'on a discuté des meilleures façons d'assurer l'avenir du Québec en faisant complètement abstraction des moyens limités de la province. Entre ne pas débattre tout de suite du prochain budget et ignorer l'éléphant qui se trouve dans la cour, il y a une marge énorme.

On a aussi parlé d'avenir sans qu'aucun jeune ou presque soit présent, à l'exception d'attachés politiques. À croire qu'on avait déterré la liste des invités du Sommet sur l'économie et l'emploi que Lucien Bouchard avait organisé en 1996 tellement toutes les têtes étaient les mêmes!

Les participants ont émergé de leurs rencontres à huis clos avec de longues listes d'épicerie, de sorte que l'expression «priorité» a été vidée de sens. Malgré tout, ces groupes de discussion ont dégagé des «consensus» - parce que le Québec sans consensus, c'est comme un party de Noël sans tourtière, dinde ni atacas.

Accorder la priorité à l'éducation, à la formation continue, à l'immigration et à Montréal. Investir dans les technologies vertes, dans l'électrification des moyens de transport. Encourager la productivité, l'entrepreneuriat, les exportations. Bref, ce sont toutes des choses avec lesquelles les Québécois sont en accord.

En connaissez-vous, des gens qui sont contre l'éducation? Est-ce que vous refuseriez de prendre un TGV entre Québec et Toronto?

La question, comme toujours, c'est le comment. A-t-on les moyens de nos ambitions?

Qu'est-ce qu'on devra sacrifier comme services, comme crédits d'impôt pour financer ces nouvelles priorités? Surtout que Jean Charest préfère épousseter les programmes plutôt que de donner un grand coup de balai comme Lucien Bouchard l'a malencontreusement fait avec les infirmières dans le réseau de la santé.

Jean Charest, qui parlait aux décideurs invités sur le ton d'un grand-père affectueux (imaginez grand-papa Bi qui explique la «bonne» et la «mauvaise» dette à des banquiers et à des fiscalistes), n'a pas annoncé ses couleurs. On n'indispose jamais ses invités avec des sujets désagréables...

C'est Jacques Ménard, président du conseil de la firme BMO Nesbitt Burns, qui, en fin de journée, a lancé le pavé dans la mare: «Si on regarde notre dette de 151 milliards de dollars, il y a une centaine de milliards qui vient de services qu'on s'est déjà offerts et dont on refile la facture à nos enfants.»

Or, ce n'est pas parce que les PDG, les syndicalistes et les députés de tous les partis ont badiné à Lévis et échangé des plaisanteries entre la poire et le fromage qu'ils verront du même oeil ces choix difficiles.

Même si Jean Charest aspire à une plus grande adhésion à la suite de cette rencontre, les beaux «consensus» de Lévis vont s'effriter dans le temps d'une journée de budget.

sophie.cousineau@lapresse.ca