Difficile de dire si c'est une première au Québec, mais chose certaine, on n'a pas vu ça souvent: une municipalité qui lève le nez sur une subvention de 245 000$ destinée à la construction d'une toute nouvelle bibliothèque!

Vincent Marissal LA PRESSE

La ministre de la Culture, elle, n'en revient toujours pas.

Tout juste assermentée dans ses nouvelles fonctions, au printemps 2007, Christine St-Pierre avait annoncé à Baie-des-Sables, en compagnie du premier ministre Charest, une subvention de 245 000$ pour construire une bibliothèque toute neuve en lieu et place du modeste dépôt de livres (livres prêtés par Rivière-du-Loup) aménagé dans la salle du conseil municipal.

 

Grande visite, grosse nouvelle, l'ambiance était alors à la fête. Parmi les gens de Baie-des-Sables, la ministre avait rencontré une petite fille de 8 ou 9 ans, aux grands yeux émerveillés, qui lui avait dit: «Quand je serai grande, je veux être bibliothécaire.»

C'était presque trop beau pour être vrai. En effet, les choses allaient se gâter par la suite.

Une fois les discours terminés et les limousines parties, le projet de bibliothèque a provoqué une querelle monstre parmi les 650 habitants de cette petite municipalité bucolique située à 20 minutes de Matane.

Devant l'opposition d'une partie de la population, la municipalité a organisé un référendum à l'été 2008. Résultat: NON à la bibliothèque à 58%, taux de participation au-delà de 75%.

Mais le projet n'est pas mort immédiatement. La querelle a pris une telle ampleur que l'ancien maire, Régis Dionne, a dû appeler la SQ l'été dernier parce qu'il craignait pour sa sécurité lors d'une rencontre du conseil municipal.

De guerre lasse, l'ex-maire Dionne et trois conseillers qui étaient aussi en faveur de la nouvelle bibliothèque ont finalement démissionné. Aux élections de novembre dernier, une équipe de six conseillers tous opposés au projet a pris le pouvoir. Un nouveau maire, Denis Santerre, a été élu par acclamation in extremis, personne ne voulant de ce fauteuil brûlant.

Le nouveau maire est favorable au projet, mais devant la grogne, il a décidé, avec son conseil municipal, de l'enterrer définitivement (et de faire une croix sur les 245 000$ non transférables). «Moi, j'étais pour, mais je suis seul. Un contre six... j'ai donc décidé de me concentrer à rassembler les gens de Baie-des-Sables», explique M. Dionne en entrevue.

M. le maire a du pain sur la planche. Dans le village, des familles ont été (et sont toujours) divisées à cause de cette querelle, des voisins ne se parlent plus quand ils se croisent, des menaces et des mises en demeure ont fusé entre les différents acteurs de cette histoire surréaliste digne d'un téléroman de VLB.

Sur papier, l'affaire était pourtant alléchante pour cette petite municipalité. Un projet ambitieux de 270 000$, financé à 90% par Québec (il restait donc 27 000$ pour Baie-des-Sables), un bâtiment neuf et moderne. Tout ça pour quelques dollars de plus par année sur l'avis d'impôt foncier.

À une époque où tout le monde parle de la préservation du français, des activités contre le décrochage scolaire, de la qualité de vie des familles en région et de la rétention de ces jeunes familles, une bibliothèque, c'est un must.

Pas partout, apparemment.

Mais en toute justice pour les gens de Baie-des-Sables, ce n'est pas que les opposants ne voulaient rien savoir d'une bibliothèque, c'est plutôt qu'«ils trouvaient le projet trop gros», résume le nouveau maire.

«Ce n'est pas que l'investissement de 27 000$, dit le maire Santerre, c'est qu'il fallait aussi entretenir l'immeuble, engager quelqu'un pour surveiller, bref, les gens trouvaient que c'était trop gros pour juste une bibliothèque, ils trouvaient que c'était un projet démesuré pour une municipalité de la taille de la nôtre.»

Québec a peut-être vu trop grand pour les gens de la place. Il faut rappeler le contexte: les libéraux venaient d'être réélus, mais minoritaires, ils avaient perdu la circonscription aux mains du Parti québécois (Pascal Bérubé avait délogé Nancy Charest). Pour certains, la subvention était plus un placement politique du Parti libéral qu'une nécessité pour Baie-des-Sables. Bref, certains ne voulaient pas de l'«argent des rouges».

La ministre St-Pierre se défend vigoureusement de faire de la politique avec des livres. «Une bibliothèque, c'est au-dessus de ça! dit-elle. J'ai grandi en campagne, où il n'y avait pas de livres, pas de bibliothèque et je me souviens encore de la première fois où je suis entrée dans une bibliothèque. Pour moi, c'était comme entrer dans une cathédrale. Je braille chaque fois que j'annonce une bibliothèque tellement c'est important pour moi!»

L'affaire a toutefois eu quelques répercussions politiques à Québec, puisque la ministre reproche au député du coin, Pascal Bérubé, de n'être pas intervenu pour convaincre les gens de Baie-des-Sables d'accepter la subvention.

«La ministre me dit que c'est ma job de les convaincre, mais moi, je respecte la décision des citoyens qui se sont exprimés par référendum et je suis bien heureux de ne pas m'être mêlé de ça», tranche le jeune député de Matane.

À Baie-des-Sables, le maire Santerre reconnaît en toute candeur que sa municipalité pourrait être «punie» à cause de son refus et qu'«il sera plus difficile» d'obtenir des subventions pour d'autres projets.

Quant à la petite fille qui veut devenir bibliothécaire, elle devra vraisemblablement quitter Baie-des-Sables dans quelques années pour exercer le métier de ses rêves.

Pour joindre notre chroniqueur: vincent.marissal@lapresse.ca