Marcel Béliveau aura joué des tours à la maladie jusqu'au dernier jour. Des crises cardiaques, trois cancers, gloire et oubli, richesse et faillite, jamais Marcel Béliveau n'aura accepté d'être autre chose que Marcel Béliveau, celui qu'il voulait être pour le grand public.

Réjean Tremblay LA PRESSE

Les télés et les agences de presse vont toutes parler du producteur et de l'animateur de Surprise sur prise. Ce Marcel Béliveau, je l'ai connu aussi. Quand j'étais avec Gilbert Rozon à Paris et qu'il vendait les émissions et les concepts de Surprise sur prise partout dans le monde pour Pram Productions et pour Marcel Béliveau, c'était les années de vaches grasses de Marcel.

Parfois, après une dure négociation avec un réseau de télévision à qui il vendait les émissions de Marcel Béliveau, Rozon était excédé par les façons d'agir de Béliveau, mais il lui reconnaissait toujours un talent et une audace qu'il n'arrivait pas à expliquer.

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Christian Tortora m'a déjà raconté l'épopée de Torto au pays de Marcel. Par un concours de circonstances digne de ce grand joueur de tours, c'est lui qui avait été à l'origine de la venue de Tortora au Québec. Les deux hommes avaient travaillé ensemble à CJMS et, les soirs de nostalgie, quelque part dans le monde sur un circuit de Formule 1, Torto me racontait des histoires de Marcel.

Des mauvais coups, des tours pendables, des farces et attrapes, des mensonges professionnels, on aurait dit que Béliveau était incapable de ne pas rouler les gens dans la farine. Torto finissait toujours par dénicher dans un coin de sa mémoire un autre tour pendable de Béliveau. Et on riait.

Il était devenu très riche, multimillionnaire. Puis, après avoir presque tout perdu, il s'était réfugié en France pour panser ses blessures. Mais il avait gardé son coeur d'or. Un soir, j'avais retrouvé l'ancien journaliste Tom Lapointe au Marignan Élysée à Paris. Tom était dans la misère la plus totale. Il couchait sur des bancs publics ou dans des maisons de bonnes familles arabes qui prenaient soin de lui. Tom avait un portable, c'était son seul lien avec son ancien monde. Je lui avais demandé comment il pouvait se payer un portable dans sa condition : « C'est celui de Marcel Béliveau. Il me le prête pour me dépanner. Il m'a accueilli chez lui de longues semaines aussi. Il m'a offert de la bouffe «, m'avait-il raconté. Ça aussi, c'était Marcel Béliveau.

Je le croisais souvent. C'était un amant de la boxe et du sport automobile. On s'installait avant un combat et on prenait un café. Les conversations étaient constamment interrompues par des fans qui venaient le saluer. Il savourait ces moments. Et même dans ses années de gloire et de richesse, on aurait dit qu'il avait constamment besoin de se faire rappeler que ce qui lui arrivait était réel. Que c'était bien vrai qu'il était riche et célèbre.

J'avais participé avec lui à un colloque sur la création en télévision. Il était comme obnubilé par le succès planétaire de Surprise sur prise. C'est peut-être les heures les moins agréables que j'ai passées en sa compagnie. J'avais eu la désagréable impression qu'il était comme Narcisse, qu'il se noyait dans son image. Ce n'est pas pour rien qu'il avait tenu tête aux dirigeants des grands réseaux de télé français et qu'il avait été le présentateur de Surprise sur prise en France. Il avait besoin de toujours plus de gloire.

Mais sinon, sorti de son miroir grossissant, c'était un homme simple que je retrouvais. Ces dernières années, quand il allait à une soirée de boxe, maigre et le teint cireux, on se demandait toujours comment il ferait pour terminer la soirée. Il la terminait et, finalement, cancer après crise cardiaque, il terminait l'année. Et une autre. Jusqu'à hier.

Il aura fait rire des millions de personnes. Il en aura appauvri des milliers en voulant jouer à l'homme d'affaires. Il aura été généreux et il aura été mesquin. Audacieux et naïf.

Mais qui donc peut parler de l'âme de l'homme en connaissance de cause?

Peut-être ceux qu'il aura aidés de bon coeur.