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Les dérives

Pour tous les journalistes qui couvrent l'économie, le franglais truffé de sigles financiers est une réalité quotidienne.

C'est sans parler, de façon plus générale, de la qualité de la langue, qui est écorchée plus souvent qu'à son tour. Mais, en ce sens, les gens d'affaires ne sont pas désincarnés ou différents du Québec dont ils sont issus.

 

Est-ce pour cela que notre sens de l'indignation a fini par s'émousser?

Certes, il est absurde qu'un PDG francophone réponde en anglais à un analyste qui s'appelle Dubé, Poirier ou Proulx. Nos cheveux défrisent chaque fois qu'on entend un homme d'affaires parler «d'une avion» ou d'une «opportunité». Et que dire de l'omniprésent «si j'aurais», un fléau au Québec?

Mais si on relève ces fautes entre collègues, on n'en fait pas tout un plat. On remanie discrètement la citation pour que l'erreur ne se perpétue pas...

Pourtant, il y a des choses qui sont impardonnables. Embaucher un porte-parole unilingue anglais au Québec en est une. Que le concepteur du métro de Montréal ou le fabricant des jeux de briques Mega Bloks le fassent, pour donner deux exemples tirés du reportage de mon collègue Philippe Mercure, dépasse l'entendement.

C'est encore plus surprenant dans le cas de Bombardier, puisque cette entreprise déploie par ailleurs des efforts considérables pour employer les mots justes, pour franciser les termes techniques et traduire ses documents ou ses conférences téléphoniques en simultané.

Bien sûr, le PR unilingue a toujours un ou une adjointe qui parle français. Mais c'est un détour pour le journaliste qui est à la course pour livrer son reportage, d'autant plus que le porte-parole en second doit généralement faire approuver sa réponse par le vrai porte-parole, avec tous les risques que comporte ce téléphone arabe. À la fin, c'est toujours le journaliste qui s'adapte par dépit et qui est pris, ensuite, pour traduire les propos.

Le responsable des communications, c'est le visage public d'une entreprise. Qu'une entreprise au Québec choisisse de faire passer son message par un employé incapable de s'expliquer en français est, assez platement, un signe de mépris.

Le fait que ce porte-parole doive traiter avec des journalistes de partout dans le monde n'est en aucune façon une excuse. Il n'y a vraiment pas de pénurie de relationnistes qualifiés à Montréal!

La maladresse est d'autant plus grande, dans le cas de la Bourse de Montréal, que l'institution vient d'être avalée par la Bourse de Toronto. Déjà que les Québécois ont exprimé des réticences quant à cette transaction, qui est assortie de conditions pour faire en sorte que Montréal reste le chef de file de la négociation des produits dérivés. Or, une telle bourde, qui fait suite au départ de Luc Bertrand - dont la candidature à la direction du groupe TMX a été écartée en faveur de celle de Thomas Kloet, un dirigeant externe -, ne fait qu'alimenter ces appréhensions.

Cela dit, il ne faut pas monter ces quelques cas en épingle. Beaucoup plus préoccupant, à mon sens, est l'éloignement des centres de décision de Montréal.

Il est difficile de documenter ce phénomène de façon scientifique, surtout que, dans certains cas, les sièges sociaux restent officiellement à Montréal. Mais on constate que la vague de fusions et d'acquisitions du milieu des années 2000 et la plus récente crise du crédit ont fait des ravages chez les grandes entreprises de Montréal.

Que le président de Molson-Coors, Peter Swinburn, amateur de rugby, ignore tout du Canadien de Montréal est drôlement révélateur pour une entreprise qui est actionnaire de l'équipe de hockey à hauteur de 19,9% et qui prétend encore maintenir un siège social double, à Montréal et à Denver, au Colorado.

Que le nouveau président de BCE, George Cope, ne veuille pas s'établir à Montréal, où sont officiellement domiciliés le conglomérat et sa filiale Bell Canada, est à mon sens plus préoccupant pour l'avenir de la métropole qu'un porte-parole unilingue. Surtout que les trois quarts des membres de la haute direction de BCE sont tout à côté de son bureau, à Toronto.

Que Rio Tinto Alcan ait failli tomber entre les mains du géant minier BHP Billiton, cela donne froid dans le dos. Que serait-il advenu des garanties que Rio Tinto a consenties au Québec lors de la conclusion de la transaction, soit le maintien d'un siège social décisionnel, un plancher d'emplois et une fondation socioculturelle nantie de 200 millions sur cinq ans?

Que se passera-t-il avec AbitibiBowater, ce géant des pâtes et des papiers? L'entreprise peine à s'entendre avec ses créanciers pour restructurer sa lourde dette qui frise les 6 milliards de dollars au total. Or, si ce producteur se met à l'abri de ses créanciers pour se restructurer, sa relance est loin d'être assurée.

Peut-être que l'entreprise repartira sur des bases plus saines, comme Quebecor World, autre entreprise de Montréal en restructuration, semble en voie de le faire. Mais peut-être que le contrôle de l'entreprise changera de mains ou que cet empire de 53 usines sera dépecé. Or, AbitibiBowater emploie 7500 salariés au Québec, dont 400 à son siège social de Montréal.

Le français, c'est archi-important. Mais une connaissance fine de la réalité socioéconomique du Québec, qui vient d'une direction qui habite et qui travaille ici, l'est peut-être encore plus. Ce sont toutes les industries des services et de la culture qui sont en jeu.

 

 




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