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Cette impensable bibite

Pierre Foglia
La Presse

Je suis chrétien, bien sûr. Par ma culture, par mes valeurs, celles qu'on dit universelles, la démocratie par exemple; mais si, mais si, la démocratie a, avec le christianisme, un lien qu'elle n'a ni avec l'islam ni avec le judaïsme. Je suis chrétien aussi par la délicieuse sensation du péché qui m'a valu les plus beaux trips de cul de ma vie. Ou encore par cette valeur plus exotique qu'est la souffrance, la rédemption par la souffrance.

Je suis chrétien. Et athée. Je peux croire en Jésus, mais pas une seconde en sa résurrection, ni en son immaculée conception dans le ventre d'une vierge. Je crois que quand on est mort, on est mort. Bref, je ne crois pas en Dieu.

Mais si j'y croyais?

Cela m'a quelque fois traversé l'esprit: si je croyais en Dieu, je pourrais facilement être curé. En fait, j'aimerais être curé, pour le dénuement, disons l'ascèse, pour la solitude, pour l'importance que prendrait Dieu et la moindre importance que prendrait tout le reste, la mort notamment.

Vous n'allez pas me croire. Jeudi midi, j'ai rencontré au Grand Séminaire de Montréal un jeune séminariste qui va devenir le curé que j'aurais pu devenir si je n'étais pas athée. Je vous jure: ce garçon, c'est moi il y a 40 ans.

«J'ai commencé à vous lire très jeune, m'écrivait-il il y a une semaine ou deux. Je vous ai lu beaucoup durant mes études en littérature française. Aujourd'hui que je suis séminariste, que je suis cette impensable bibite dans le climat actuel de révolte contre l'Église, aujourd'hui je vous lis encore un peu et vous devinez bien que j'ai le coeur déchiré à chaque fois que vous vous emballez contre le catholicisme.» C'était signé Jonathan Guibault.

Je suis allé rencontrer l'impensable bibite au Grand Séminaire. Il a 28 ans avec l'air d'en avoir 18, une tête à foutre le feu à la paroisse, je veux dire aux paroissiennes. On a presque tout de suite parlé littérature. C'est en rédigeant son mémoire de maîtrise sur le journal de Saint-Denys-Garneau, précisément en analysant les efforts du poète pour saisir Dieu, que Jonathan a eu cette révélation «qui a initié sa démarche»: on ne saisit pas Dieu. On se laisse saisir par lui.

Jonathan a grandi à Laval. Parents séparés pas particulièrement pratiquants. Entre 14 et 25 ans, il va à l'église deux ou trois fois par année, étudie en littérature française, couraille beaucoup, lit beaucoup, Proust et de la poésie, Baudelaire, Rimbaud; écrit beaucoup, par orgueil, précise-t-il aujourd'hui, pour me faire complimenter, me faire dire que j'écrivais bien.

Écriviez-vous bien?

Je crois. J'écrivais bien et vide.

Même détaché de l'Église, Jonathan n'a jamais cessé de prier. Tous les jours. Au début, des petites prières naïves qui promettaient à Dieu de ne jamais plus l'achaler s'il exauçait son voeu. Puis des prières nourries par ses lectures. Il pourrait compter sur les doigts d'une main les jours où il est rentré trop saoul, ou avec une fille trop pressée, pour ne pas prier.

Jonathan a 24 ans, une blonde steady qui va le sacrer là pour tomber en amour avec un prof, remplacée par une nouvelle blonde encore plus sérieuse avec laquelle il s'apprête à emménager, mariage, enfants, job d'animateur culturel en vue. La fiancée ne se doute pas combien elle est dans le champ à cette messe de Pâques où elle glisse innocemment à Jonathan: je te regarde, là, tu sais que tu ferais un bon prêtre? Mais pas de chance pour Dieu: tu es à moi...

Todo se pasa, Dios no se muda (Tout passe, Dieu ne change pas), écrit Thérèse d'Avila.

On a fini par arriver au vrai sujet de ma visite. Enfin ce qu'il pensait être le vrai sujet: le pape et les condoms, l'excommunication de la mère de cette fillette de 9 ans, violée et enceinte de jumeaux. J'ai fini par la lui poser, cette question, puisqu'il l'attendait: mais enfin, comment peut-on avoir envie de devenir curé dans cette Église de merde, menée par ce pape de merde?

Il m'a répondu ce que je pensais qu'il me répondrait. Que le pape n'avait pas dit exactement ce que les médias lui avaient fait dire, et que de toute façon, comme pape, il avait à affirmer l'idéal chrétien qui est bien un idéal; on n'est pas rendu là sur le terrain, c'est clair.

Un de vos paroissiens qui a le sida a des relations protégées; il vous en fait part en référant au pape, ajoutant que l'abstinence n'est pas une option pour lui. Lui intimez-vous de ne pas mettre de condom?

Bien sûr que non.

Mais cet idéal chrétien?

Je ne suis pas le pape.

Le Brésil, maintenant. Je suppose que vous allez me dire que l'imbécile qui a excommunié la mère et les médecins qui ont pratiqué l'avortement a été désavoué par l'Église brésilienne...

Oui. Et j'ajouterai qu'il ne connaissait pas son droit canon; l'avortement n'est pas un crime quand la santé de la mère est en danger. C'était clairement le cas ici.

Il m'a répondu aussi qu'il n'était pas du tout troublé par la foire médiatique, les contestations, les apostasies. Il m'a répondu que l'Église, éternelle, avait vécu des moments bien plus troublants, qu'il allait de soi, de toute façon, qu'elle soit persécutée.

J'étais assez d'accord avec tout ça. Pas sur le pape, mais sur le fait que ça n'a rien à voir avec la foi, avec Dieu quand on y croit. Les apostasies, je trouve ça grandiloquent pour rien; et puis quoi, apostasier une foi qu'on n'a pas pour se retrancher des statistiques? Faut être un peu tordu, non?

Je ne suis pas chrétien par les statistiques, mais par ma culture, mon éducation, la démocratie dans laquelle je vis.

Si j'avais 20 ans aujourd'hui? Dans ce monde d'extrême agitation technologique, de star académie, de merde bruyante, je penserais sérieusement à devenir curé. Du moins à étudier pour le devenir. Sept ans à l'abri de la morronerie du monde dans cette bâtisse sévère sur Sherbrooke mais avec du lierre sur la pierre, les grands couloirs, les escaliers, la patine des rampes. Je n'aimerais pas la chambre trop petite - j'ai vu celle de Jonathan - trop petite pour y mettre une vraie table de travail et une bibliothèque, mais j'aimerais qu'il y ait seulement trois ordis et une télé dans toute la bâtisse; j'aimerais qu'on soit seulement 17 étudiants dans cette immensité prévue pour en accueillir 300. Je me sentirais incroyablement privilégié. J'adorerais la chapelle avec ses bancs qui se font face de chaque côté de l'allée centrale, comme si on était dans un petit stade.

J'aurais 20 ans et me sentirais formidablement superflu, hors du temps. Il y aurait ces cours pointus dans cet environnement de pure intelligence. Jamais une vulgarité.

Et il y aurait Dieu, inévitablement. Mais bon, rien n'est jamais parfait.




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