Si Barack Obama était à la remorque des événements il y a deux semaines, lorsque les primes versées par l'assureur AIG ont fait scandale, le président des États-Unis a retrouvé tout son aplomb pour confronter l'industrie américaine de l'auto. C'est lui qui pilote maintenant Detroit.

Sophie Cousineau
Sophie Cousineau LA PRESSE

Avec une finesse qui n'a pas son égale chez les leaders politiques contemporains, le président des États-Unis a manié la carotte et le bâton, hier, tandis qu'il annonçait la suite des choses pour General Motors et Chrysler.

 

L'administration Obama a recalé sans ménagement ces deux constructeurs qui, à moins de redresser la barre, n'ont plus raison d'espérer un autre chèque de Washington. Même avec la cure minceur qu'ils ont entreprise, ils sont encore trop balourds pour nager seuls.

Malgré ce constat d'échec, Barack Obama s'engage à ne pas laisser disparaître l'industrie automobile, cet «emblème de l'esprit américain».

Du même souffle, toutefois, il prononce le «F word». Et je ne fais pas référence ici à ce juron anglais qui fait trembler les diffuseurs américains chaque fois qu'une vedette ou un quidam s'échappe en direct. Pensez F comme dans faillite.

À Detroit comme ailleurs aux États-Unis, la faillite suscite plus l'effroi que ce petit fuck qui ponctue les conversations. Barack Obama le sait. Lentement, il met la table pour une restructuration judiciaire des géants de Detroit. Ainsi, le président a bien pris soin d'expliquer que le recours à la Loi américaine sur la faillite ne signifie pas la fin du monde.

«Je sais que ce mot de faillite dérange, convient-il. Mais avec cet outil légal et l'appui du gouvernement américain, GM et Chrysler pourraient se débarrasser plus facilement de leurs vieilles dettes et se remettre plus rapidement sur pied.»

Pour Barack Obama, il n'est pas question de morceler les entreprises pour les revendre à la pièce ou encore de laisser les deux constructeurs vivoter pendant que leurs dossiers traînent devant les tribunaux des années durant.

Le président des États-Unis a ainsi cherché à se faire rassurant pour les travailleurs et leurs communautés, même s'il a souvent répété que ces salariés ne sont pas au bout de leurs peines. En effet.

Une restructuration donnera les coudées franches aux constructeurs pour qu'ils accélèrent et intensifient leur remodelage, version petit modèle. GM n'occupe plus que 22% du marché américain, tandis que la part de Chrysler dépasse tout juste 11%, ce qu'on ne croirait pas à voir l'étendue de leurs marques, usines et réseaux de concessionnaires.

En revanche, Barack Obama a placé le fusil sur la tempe des directions des syndicats et des créanciers. Les premiers jugent qu'ils ont déjà fait assez de concessions. Les seconds se traînent encore les pieds, persuadés qu'un président américain ne laissera pas tomber un géant de Detroit.

General Motors n'a donc plus que deux mois pour alléger, de façon significative, sa dette qui totalisait 46,5 milliards US à la fin de 2008. Pendant ce temps, l'entreprise doit trouver une façon d'amoindrir les coûts des soins de santé et des prestations de retraite que GM avait promis à ses salariés et à ses retraités en des temps meilleurs. Cet héritage d'obligations ballonnera et atteindra 6 milliards par an en 2013 et en 2014.

«Juste pour faire face à cette obligation, GM devra vendre 900 000 véhicules de plus par année», est-il écrit dans l'évaluation de sa viabilité financière faite par le gouvernement.

Bref, les deux entreprises ont beaucoup de travail à abattre en peu de temps, GM avec ses créanciers et ses syndicats, Chrysler avec son partenaire italien Fiat. D'où la probabilité, élevée, qu'on en vienne à une restructuration.

Les dirigeants de Detroit se sont toujours opposés à une solution aussi dramatique, puisqu'elle effrayerait les acheteurs de voitures, qui craindraient, à bon droit, pour le service après-vente et la garantie de leur véhicule. Barack Obama a remédié au problème hier. Dans une décision étonnante, le président a annoncé que le gouvernement des États-Unis se portait garant, à compter d'aujourd'hui, des promesses faites par les concessionnaires Chrysler et GM.

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Je caricature, mais cela montre à quel point l'administration Obama a les mains pleines de cambouis.

Barack Obama se défend du contraire. «Les États-Unis n'ont pas l'intention de diriger General Motors», assure le président, dont les interventions qualifiées de «socialistes» font sourciller au pays de Milton Friedman - et pas seulement dans les médias de l'extrême droite.

Toutefois, les protestations du président sont peu convaincantes quand l'on constate que les conseillers économiques de la Maison-Blanche travailleront étroitement avec les dirigeants de Detroit pour revoir leurs plans de restructuration, plutôt que d'attendre que GM et Chrysler en présentent de nouvelles versions. En point de presse hier, un journaliste se demandait même si l'administration Obama n'était pas le conseil d'administration de fait de GM et de Chrysler. C'est bien elle qui a montré la porte à Rick Wagoner!

Chose certaine, aucun autre sauvetage n'a donné lieu à une intervention aussi directe de l'État dans la conduite des affaires d'une entreprise, pas même celui des banques.

Difficile, d'ailleurs, de rater l'ironie de la situation. Jean Charest affirme avoir les deux mains sur le volant, et pourtant, on a parfois l'impression qu'il gouverne le Québec sur le pilote automatique. Barack Obama, lui, se défend d'être le conducteur de Detroit, et pourtant, ses empreintes sont partout.

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