De tout temps, les relations entre Radio-Canada et le milieu politique fédéral ont été, disons-le poliment, tendues.

Vincent Marissal LA PRESSE

Ma collègue Nathalie Petrowski a rappelé, dans sa chronique d'hier, que le gouvernement libéral de Jean Chrétien a sévèrement amputé le budget de la société d'État il y a près de 10 ans. L'ancien premier ministre, frondeur, avait même affirmé que la disparition de Radio-Canada ne serait pas une grosse perte pour les Canadiens.

À l'époque plus lointaine de Pierre Elliott Trudeau, les libéraux pourfendaient Radio-Canada, ce «nid de séparatisses», et rêvaient de mettre de l'ordre dans cette boîte subversive.

 

Remarquez, la cote d'amour du diffuseur public n'est pas plus élevée chez les souverainistes, qui l'accusent régulièrement d'être le bras médiatique du grand complot fédéraliste. Complot dont je fais d'ailleurs partie, selon certains souverainistes exaltés, puisque je suis invité régulièrement à commenter l'actualité à Radio-Canada en ma qualité d'agent du fédéralisme à la solde de Power Corp. Subtil, n'est-ce pas?

Radio-Canada, de tout temps, a toujours été prise entre deux feux au Québec. Par ailleurs, l'institution est régulièrement menacée par un mouvement, largement composé de conservateurs de l'Ouest, qui prône sa privatisation pure et simple.

Pas évident, pour un diffuseur public, de devoir négocier les règles de son existence (dont ses budgets et son mandat) avec un gouvernement qu'il doit aussi couvrir, et donc critiquer et dénoncer à l'occasion. Forcément, les mauvais sentiments (bad blood, disent les anglophones) resurgissent parfois.

On a beaucoup insisté depuis quelques jours, avec raison, sur la volonté idéologique des conservateurs d'affamer Radio-Canada. Se pourrait-il, en plus de ces décisions politiques, que les relations pourries entre le bureau du premier ministre et Radio-Canada (je parle ici du service français des nouvelles) aient aussi contribué au je-m'en-foutisme que le gouvernement Harper a affiché devant les appels à l'aide du diffuseur?

Chose certaine, ces relations sont bel et bien pourries. Elles n'ont jamais été très cordiales, mais elles se sont franchement détériorées depuis la réélection des conservateurs, en octobre dernier.

Depuis quelques mois, Dimitri Soudas, attaché de presse de Stephen Harper et conseiller spécial pour le Québec, a piqué quelques colères aux collègues du bureau d'Ottawa de Radio-Canada, mécontent qu'il était de certains reportages. Il a envoyé des courriels courroucés, il a insisté au moins deux fois pour rencontrer la direction de l'information à Montréal afin d'exprimer son mécontentement et a même refusé que son patron accorde une entrevue à Céline Galipeau, le mois dernier, lors de la visite de Barack Obama.

La chef d'antenne de Radio-Canada a finalement obtenu l'entrevue cette semaine, un geste d'apaisement du bureau du premier ministre qui n'efface toutefois pas les accrochages des derniers mois.

Rappelons aussi que le bureau du premier ministre a soupçonné, l'an dernier, une journaliste de CBC d'avoir fourni des questions à l'opposition libérale lors des audiences d'un comité des communes sur l'affaire Mulroney-Schreiber. L'affaire avait fait grand bruit sur la colline parlementaire et à CBC.

Est-ce à dire que Radio-Canada/CBC est victime aujourd'hui d'un règlement de compte? Disons seulement que personne au gouvernement ne versera de larmes sur le triste sort du diffuseur, surtout pas sur le sort des journalistes qui perdront prochainement leur job.

Cette passivité du gouvernement conservateur envers le diffuseur public ne devrait d'ailleurs surprendre personne.

Il y a près de 20 ans, en 1991, dans l'ère Mulroney, les conservateurs rénis en congrès avaient voté pour la privatisation de Radio-Canada.

Quelques années plus tard, Preston Manning, chef du Reform Party et maître à penser de l'aile ultraconservatrice canadienne, avait promis de démanteler la SRC s'il prenait le pouvoir.

Son successeur à la tête de la droite, Stockwell Day, alors chef de l'Alliance canadienne, avait déclaré, en 2000, qu'il sabrerait dans les dépenses «inutiles» en privatisant Radio-Canada, notamment. C'était même inscrit noir sur blanc dans le programme politique de l'Alliance canadienne.

Plus récemment, dans l'ère Harper, l'ex-ministre du Patrimoine, Bev Oda, avait promis, il y a deux ans, une grande consultation pour revoir le mandat de Radio-Canada, mais ce projet était mort faute d'intérêt du gouvernement. Autrement dit: pas de temps à perdre avec Radio-Canada.

Enfin, autre signe de malheurs imminents, le ministre du Patrimoine, James Moore, a ouvertement suggéré le mois dernier, devant un comité des Communes, que Radio-Canada n'aura peut-être pas le choix de vendre de la publicité à la radio pour survivre.

L'idée est simple: affamer Radio-Canada pour l'obliger à se tourner vers la pub, ce qui permettrait à Ottawa de réduire encore son financement, et ainsi de suite. C'est moins draconien que la solution avancée par Stockwell Day ou Preston Manning, mais le résultat, à terme, est le même.

Au même moment, le gouvernement Harper caresse l'idée d'aider des diffuseurs privés comme CanWest, CTVglobemedia et Quebecor, ce qui confirme son parti pris pour le privé.

La direction de Radio-Canada, ses artisans et les défenseurs du diffuseur public peuvent remercier le dieu des élections de leur avoir donné un gouvernement conservateur minoritaire en octobre dernier. Majoritaires, les conservateurs auraient fermé le robinet beaucoup plus rapidement.

Évidemment, les partis de l'opposition ont assailli le gouvernement cette semaine après l'annonce de la suppression de quelque 800 emplois.

Une question, toutefois: comment se fait-il que libéraux, bloquistes et néo-démocrates, qui ont l'avantage numérique aux Communes, n'aient pas réagi plus tôt, avant l'adoption du budget par exemple, pour forcer la main au gouvernement?

On sait depuis au moins trois mois que Radio-Canada est sur la corde raide, mais les réponses obtenues hier des trois partis laissent croire qu'ils n'ont pas vu venir la crise.

Les gros sabots de l'opposition font beaucoup de bruit, mais cela ne sert pas à grand-chose quand la cavalerie arrive après la bataille.