Légende urbaine. Il n'y a pas meilleure façon de décrire cette théorie qui gagne des adhérents chez ceux qui cherchent à comprendre la nomination de Michael Sabia à la tête de la Caisse de dépôt et placement du Québec.

Sophie Cousineau
Sophie Cousineau LA PRESSE

Si la Caisse a choisi un dirigeant aussi surprenant et controversé, c'est qu'il n'y avait pas de candidats intéressants qui soient aussi intéressés par le poste. En effet, les pressions politique et publique seraient si fortes sur le grand patron de la Caisse que les candidats les plus solides prendraient leurs jambes à leur cou. C'est du moins l'explication...

 

Mais cette théorie résiste bien mal à l'analyse. Des candidats intéressants, il y en avait à la pelletée pour ce job. Et ceux-ci auraient relevé le défi si tant est qu'on leur aurait donné l'occasion de faire valoir leur candidature. Mais on ne les a pas rencontrés. Pis, dans certains cas, ils n'ont même pas reçu un accusé de réception!

Je vous laisse juger de vous-même si ce sont des «deux de pique». Selon plusieurs sources, Jean Raby, grand patron de Goldman Sachs à Paris, a soumis sa candidature peu après que le départ précipité de Richard Guay de la présidence de la Caisse eut été confirmé. Avant de le faire, il aurait tâté le terrain auprès de ses connaissances à Québec pour s'assurer que son CV serait bien reçu.

Cet avocat de 44 ans formé à l'Université Laval, à Cambridge et à Harvard se spécialise dans le financement d'entreprises de même que les fusions et acquisitions. Employé de la firme de courtage depuis 12 ans, ce managing director est plus haut placé que Mark Carney du temps que le gouverneur de la Banque du Canada travaillait pour Goldman Sachs, à titre de comparaison.

Joint par téléphone à son bureau de Paris, Jean Raby a fait savoir par l'entremise de son assistante qu'il se refusait à tout commentaire.

Chef du financement des entreprises pour le Canada du géant européen UBS, sa firme depuis neuf ans, Alain Auclair était intéressé par le défi, il ne s'en cache pas lorsque joint par téléphone à Montréal. Ce financier de 44 ans, détenteur d'un MBA de l'Université Queen's, n'a toutefois pas postulé de lui-même à la présidence de la Caisse. Il s'est laissé convaincre par des gens d'affaires qui ont milité en faveur de sa candidature.

UBS Valeurs mobilières Canada a conseillé le comité-conseil d'Alcan lorsqu'il a soupesé les offres d'achat d'Alcoa et de Rio Tinto. Cette filiale a aussi représenté Hydro-Québec lors de la vente de sa filiale chilienne Transelec. Elle est l'un des prêteurs les plus importants de Bombardier. De même, UBS conseille la direction de Quebecor World, afin que l'imprimeur, à l'abri de ses créanciers, réussisse à se restructurer.

Même si son nom avait été retenu sur la liste des candidats par la firme de chasseurs de têtes mandatée par le conseil de la Caisse, lors du premier round de sélection qui a conduit à la nomination de Richard Guay, personne n'a sondé ni interviewé Alain Auclair lors du second round.

«On pensait que ce serait une occasion pour la nouvelle génération de financiers québécois de se tailler une place au soleil», déplore Bertrand Cesvet, président du conseil de la firme de publicité et de marketing Sid Lee, qui compte le Cirque du Soleil, Adidas et Gaz Métro parmi ses clients. Bertrand Cesvet est l'un de ceux qui ont poussé la candidature d'Alain Auclair. «Nous avons manqué de temps pour nous organiser», raconte-t-il.

Une semaine, c'est tout le temps que le comité de sélection du conseil d'administration de la Caisse, formé pour moitié de nouveaux venus, a pris pour soupeser la nomination de Michael Sabia. Il est vrai que le comité ne partait pas de zéro et n'avait pas à tout reprendre l'exercice. Mais rappelons que le président du conseil, Robert Tessier, a expliqué vendredi que son comité n'avait pas jugé bon d'interviewer un autre candidat que Michael Sabia.

Jean Raby, Alain Auclair... Ces noms s'ajoutent aux candidatures qui étaient déjà connues. Dans une entrevue à La Presse Affaires, Luc Bertrand a confirmé son intérêt pour le poste lorsqu'il a quitté tout récemment ses fonctions à la Bourse de Montréal et au Groupe TMX. Et c'est un secret de Polichinelle que la présidente de SNC-Lavalin International, Christiane Bergevin, lorgnait la présidence de la Caisse, dont elle est déjà administratrice.

«On a ignoré beaucoup de talents», note Bertrand Cesvet.

C'est un euphémisme. La nomination de Michael Sabia était téléguidée par le gouvernement de Jean Charest. Et le président du conseil, Robert Tessier, qui prétendait avoir la délicate mission de choisir un successeur à Henri-Paul Rousseau et à Richard Guay, ne s'est pas fait honneur en se comportant en béni-oui-oui.

Plutôt que de prétendre à l'indépendance de la Caisse, une mascarade, le gouvernement de Jean Charest devrait assumer ses décisions. Il n'y avait que lui pour choisir Michael Sabia.

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