Les fans du Canadien ont parfois de la classe. Samedi, ils ont été parfaits. Ils ont applaudi à tout rompre Martin Brodeur à la fin du match. Il le méritait et des connaisseurs du samedi soir ont su lui rendre un hommage bien senti.

Réjean Tremblay LA PRESSE

Puis, avec moins d'emphase, ils ont applaudi Patrice Brisebois qui jouait son millième match dans la Ligue nationale. Et Jacques Demers qui est sentimental et qui a le sens du drame, a bien fait d'accorder la deuxième étoile du match à Brisebois. Peut-être que d'autres joueurs des Devils lui avaient été supérieurs mais les trois étoiles, surtout depuis quelques années, ne servent plus qu'à ajouter une plus-value au spectacle du Centre Bell.

Et les mêmes fans se sont époumonés à crier «Car... bo... Car... bo» en troisième période. Ils ont bien fait. Ils ont le droit de montrer qu'ils ne sont pas dupes des décisions injustes de la haute direction du Canadien et surtout de faire sentir qu'ils commencent à trouver qu'on leur détricote pas mal trop la laine tricolore. Faut pas oublier que la Flanelle était le tissu de tous les jours des anciens habitants de ce pays.

J'étais dans ma voiture et j'écoutais la retransmission de la troisième période quand j'ai entendu clairement les cris de «Car... bo». J'ai attendu en espérant que j'aurais droit à un commentaire sur ce fait quand même pas banal. Des milliers de spectateurs qui réclament un coach congédié il y a une semaine.

Ni Martin McGuire ni Dany Dubé n'ont soufflé le moindre mot de ce phénomène de petite société qu'on vivait au Centre Bell.

À RDS, selon les témoignages recueillis, Pierre Houde et Benoît Brunet sont restés muets et bons serviteurs de leurs deux employeurs sur le sujet. Au moins, Brunet n'a pas expliqué que Carbo «bougeait bien ses pieds» quand il était derrière le banc.

Il n'y a que trois possibilités:

> La censure imposée par le Canadien ou la direction de RDS, ce qui est la même chose à toute fin pratique. Si c'est le cas, ni Pierre Boivin ni Gerry Frappier ne vont le confirmer. D'habitude, Pierre Boivin n'est pas obligé d'intervenir, on prend les devants et on en donne plus que ce que le client en demande.

> Il y a l'auto-censure. C'est la plus bête et la plus sournoise des censures. C'est quand un journaliste, un commentateur ou un analyste censure ses propres propos pour ne pas déplaire à un puissant ou à un patron. Il n'y a rien de plus pervers que l'auto-censure puisque personne ne peut savoir ce qui s'est passé dans la tête de celui qui refuse de dénoncer ou même de seulement souligner qu'il se passe quelque chose d'important dans un événement qu'on couvre. Les journalistes qui travaillent dans les républiques de bananes savent exactement ce qu'ils peuvent dire et ne pas dire pour ne pas s'attirer d'ennuis ou perdre une récompense promise.

> Ou bien, troisième possibilité, ni McGuire, ni Dubé, ni Houde ni Brunet n'ont pensé que ces cris étaient dignes qu'on le souligne. Pourtant, on se fait toujours un devoir de noter «qu'on entend des huées» dans un match même si ces huées sont infiniment moins fortes et sonores que les «Car... bo» de l'autre soir.

> Comme le Canadien devrait gagner ce soir contre les Rangers, les commentateurs des réseaux associés au Canadien, CKAC et RDS n'auront pas à se boucher les oreilles. Ça devrait être la bonne humeur en troisième période dans la grande cabine Bell. Pas besoin d'auto-censure dans ce temps-là, on peut louanger les joueurs et surtout les patrons sans vergogne.

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Ça ne durera pas. Ça ne durera pas parce qu'on est comme ça. «Je me souviens», c'est juste pour les plaques d'immatriculation.

Mais en attendant à la fin de semaine, qu'on ait oublié, le bon peuple est en calvaisse. Samedi et dimanche, j'ai fréquenté différents endroits où on parle de hockey. Du Café de la gare à Saint-Sauveur en passant par le St-Hubert, et quelques cafés et bars de Saint-Jérôme. Sans oublier l'Île-des-Soeurs et les environs du Centre Bell.

Le monde est pas méchant. Mais le monde est comme éberlué. La phrase qui résume le mieux ce que des dizaines de fans m'ont dit et répété, est: «C'est écoeurant ce qu'y ont fait à Carbo. C'est les joueurs pis c'est Gainey».

Le «y» me semble très révélateur. C'est évident que l'amour du Canadien est profond et bien enraciné et quelques victoires contre des clubs poches vont suffire à rallumer la flamme. Mais cette fois, «y» ont été trop loin. «Y» ont mal fait les choses. Et «y» sont en train de tracer une ligne entre «eux autres» et les fans ordinaires. Pierre Boivin est assez intelligent pour flairer le vent. Je lui conseillerais de s'affubler d'une fausse moustache et d'aller faire un tour au Café ou au Shack à Saint-Jérôme pour écouter parler les gens. Il comprendrait que c'est jamais bon pour une organisation qui vend du hockey et de la Flanelle de devenir un «y»...

C'est encore le temps de rectifier le tir. Ces hommes d'affaires, à défaut d'avoir des racines, ont le sens de l'argent et du commerce. Vous faites du cash à pelletées, arrangez-vous donc pour respecter ceux qui vous versent ces centaines de millions depuis tant d'années. Ça va vous permettre de continuer à pelleter l'argent vers Denver. Vous allez être heureux avec le cash et le fan va l'être avec des victoires et un respect poli et payant.