Les consommateurs canadiens se font-ils avoir avec la hausse rapide du huard?

Claude Picher

Les consommateurs canadiens se font-ils avoir avec la hausse rapide du huard?

C'est, en tout cas, une question fort à la mode par les temps qui courent, et cela se comprend. Il y a cinq ans à peine, le dollar canadien valait tout juste 67 cents américains. Aujourd'hui, il vaut 94 cents, une poussée de 40%.

On a beaucoup entendu les exportateurs canadiens se lamenter sur leur sort. Non sans raison: une telle variation signifie que leurs produits coûtent 40% de plus sur le marché américain.

En revanche, les consommateurs canadiens devaient, en principe, payer leurs importations en provenance des États-Unis beaucoup moins cher.

Il est tentant de croire que ce n'est pas le cas. Douglas Porter, économiste chez BMO Marché des capitaux, a publié récemment une étude qui a fait beaucoup de bruit.

Le document compare les prix de différents objets de consommation courante au Canada et aux États-Unis. Sa conclusion: les prix de vente au détail, au Canada, n'ont pas été ajustés aux fluctuations des taux de change.

Pour un produit identique, l'acheteur canadien paie en moyenne 8% de plus que son vis-à-vis américain (avant taxes), mais l'auteur note plusieurs cas où les écarts atteignent 14 ou même 20%.

Normalement, si les prix étaient coordonnés au taux de change, le même produit devrait se vendre à peu près au même prix des deux côtés de la frontière (les coûts de transport, s'il y a lieu, ne peuvent justifier de tels écarts).

Le niveau de ces prix entraînera deux conséquences, selon M. Porter: une inflation élevée et une recrudescence du magasinage aux États-Unis.

Les travaux de M. Porter semblent effectivement montrer que, dans la chaîne de distribution, de l'importateur au courtier au grossiste au détaillant et autres intermédiaires, les gains résultant des taux de change ne sont pas entièrement refilés au consommateur.

Peut-on en conclure pour autant que les consommateurs se font avoir?

C'est aller un peu vite en affaires, pour deux raisons.

D'abord, rien ne permet de croire que les prix resteront élevés pendant longtemps.

Le jeu de la concurrence étant ce qu'il est, on peut certainement penser que tous les Wal-Mart et autres champions des bas prix de ce monde rajustent leurs prix de détail.

C'est d'ailleurs déjà le cas depuis plusieurs années. On a vu que le dollar canadien s'est apprécié de 40% depuis 2002.

S'il n'y avait eu aucun ajustement aux taux de change pendant cette période, les consommateurs canadiens ne paieraient pas leurs importations 8% plus cher qu'aux États-Unis, mais 40%, sans compter l'inflation!

Ensuite, les Canadiens profitent tous de la hausse du dollar. Malgré ce qu'en pensent certains, on ne bâtit pas une économie prospère sur une monnaie faible.

À l'époque, le premier ministre Jean Chrétien a tenté de justifier la faiblesse du huard en disant qu'une monnaie faible, «c'est bon pour les exportations».

Raisonnement simpliste. Une monnaie faible, c'est bon pour les exportations, vrai. Mais cela freine les immobilisations en machinerie, outillage et équipement, devenus trop chers.

Cela compromet les gains de productivité et la création d'emplois, et donc le niveau de vie et la capacité fiscale des administrations publiques, et donc les programmes sociaux.

Une monnaie faible encourage la prise de contrôle des entreprises locales par des intérêts étrangers, et gêne la capacité des entreprises locales de prendre de l'expansion à l'étranger.

Plusieurs pays, dans le passé, ont dévalué leur monnaie ou pratiqué une politique de monnaie faible pour stimuler leurs exportations. La formule peut être un expédient commode à court terme, mais l'expérience montre que cette approche finit toujours mal; inévitablement, cela se traduit par une baisse du niveau de vie, et c'est la population qui en fait les frais.

Peut-être paie-t-on 8, 14 ou même 20% de plus sur certains articles importés des États-Unis. Un: cela ne durera pas. Deux: c'est un bien petit prix à payer pour asseoir le huard sur une base plus solide.

Il serait assez surprenant, d'autre part, d'assister à une recrudescence significative du magasinage aux États-Unis.

Avec un écart moyen de 8%, est-ce qu'il vaut vraiment la peine de faire plusieurs heures de route, quand on sait que l'on ne peut rapporter que des achats de 400$ au Canada, et que pour cela, il faut demeurer au moins 48 heures aux États-Unis?

On peut évidemment faire fi des lois, mais avec le renforcement des contrôles douaniers, le risque est beaucoup plus élevé qu'il y a quelques années.

Tout cela pour sauver quelques dizaines de dollars?