On peut certainement comprendre les sénateurs et représentants américains qui ont exprimé des réserves à l'endroit du plan de sauvetage des institutions financières du président Bush.

Claude Picher

On peut certainement comprendre les sénateurs et représentants américains qui ont exprimé des réserves à l'endroit du plan de sauvetage des institutions financières du président Bush.

Beaucoup d'entre eux sollicitent un renouvellement de mandat, et le président leur demande d'injecter rien de moins que 700 milliards d'argent public (donc, des taxes et des impôts des contribuables) pour rescaper des institutions qui ont multiplié les erreurs.

Sur le plan politique, l'effondrement du système financier américain arrive à un bien mauvais moment.

La gravité de la crise est telle que plusieurs commentateurs la comparent déjà à la Grande Dépression des années 30. C'est exagéré. Il est clair que les États-Unis traversent leur pire crise financière depuis la Grande Dépression, mais ils n'en sont pas encore là.

Faut-il rappeler qu'en 1933, au coeur de la crise, le taux de chômage dépassait les 25%? Que 40% des ménages américains vivaient dans la pauvreté? Que la chute dramatique des prix agricoles (60% en deux ans) a littéralement ruiné des millions de fermiers? Que 800 banques américaines ont fait faillite? Qu'entre 1929 et 1933, la production industrielle a chuté de moitié? De moitié!!! Et que pendant la même période, le PIB américain a reculé de 33% et les exportations de 63%?

La déroute actuelle fait très mal, certes, mais on demeure encore à des années-lumière de la catastrophe des années 30.

Le président Bush a cependant raison sur deux points:

1) Si rien n'est fait, les choses vont continuer de se dégrader. C'est une évidence. D'autres institutions financières vont faire faillite, le resserrement du crédit sera tel qu'il sera de plus en plus difficile pour les entreprises d'investir et pour les ménages d'accéder à la propriété. Chômage élevé, chute de la production, grave détérioration des finances publiques déjà mal en point, contraction économique et appauvrissement général, il s'agit là de risques bien réels. Et le poids des États-Unis dans l'économie mondiale est tel que la crise frappera l'ensemble des pays industrialisés, en commençant par le Canada, premier client et premier fournisseur des Américains.

2) Aucune institution, voire aucun groupement d'institutions financières, n'a les reins assez solides pour colmater les fuites, réparer les dégâts, et relancer le système. Seule une intervention massive du gouvernement peut stopper la crise, rassurer les petits épargnants et les investisseurs.

Certes, c'est choquant de prendre des fonds publics pour dépanner des institutions qui ont fait preuve d'autant d'imprudence.

Il serait peut-être pertinent de rappeler, à ce sujet, que c'est en grande partie ce qui a permis à l'économie américaine de se sortir de la Grande Dépression, il y a 70 ans.

En 1929, lorsque la crise éclate, c'est le républicain Herbert Hoover qui est installé à la Maison-Blanche. Hoover, un ingénieur de formation qui est déjà assis sur une fortune personnelle considérable, fait confiance aux forces du marché. À part l'imposition de nouveaux tarifs douaniers (qui feront finalement plus de mal que de bien), il refuse d'intervenir. Que les entreprises mal gérées fassent faillite, les bons s'en tireront toujours, et ce n'est pas au gouvernement de s'en mêler! La popularité de Hoover atteint son nadir lorsqu'il se laisse photographier donnant à manger à son chien, alors que des millions d'Américains crèvent de faim.

À la présidentielle de 1932, le démocrate Franklin D. Roosevelt défait facilement Hoover en promettant aux Américains un "New Deal". Les économistes ne s'entendent pas tous sur la durée du New Deal. Beaucoup y incluent les mesures prises à la suite de la récession de 1937. Selon cette définition, le New Deal dure de 1933 à 1939.

Il comprend une série de réformes administratives (réforme bancaire, Agricultural Adjustment Act, mesures d'aide sociale plus généreuses), mais reste surtout connu pour ses ambitieux programmes de travaux publics destinés à lutter contre le chômage. Encore aujourd'hui, les chiffres demeurent hallucinants: pendant le New Deal, le gouvernement américain a financé la construction de 300 aéroports, 80 000 ponts, 122 000 bâtiments publics, plus d'un million de kilomètres de routes. C'est sans compter les gigantesques travaux d'aménagement de la rivière Tennessee.

Évidemment, il faut payer pour tout cela. La dette publique, qui atteignait 19% du produit intérieur brut américain avant la crise, grimpe à 42% en 1939. Ce n'est encore rien à côté des dettes de guerre: en 1946, après la Deuxième Guerre mondiale, la dette publique américaine culmine au sommet sans précédent de 128% du PIB. Il faut dire qu'elle se résorbera rapidement avec la forte croissance des années 50 et 60.

N'empêche: devant une situation intenable, Roosevelt n'a pas hésité à intervenir massivement dans l'économie, comme cela ne s'était jamais vu auparavant dans l'histoire américaine.

Répétons-le: la crise de 2008 est pour l'instant financière, elle n'a pas encore frappé de plein fouet la "vraie économie": marchés du travail, prix, commerce extérieur, comptes nationaux. Elle ne peut être comparée à la Grande Dépression, comme il me semble assez clair que l'on ne peut comparer deux hommes aussi différents que George W. Bush et Franklin D. Roosevelt!

Ce petit recul historique nous permet cependant de nous rappeler que, même dans l'économie la plus capitaliste du monde, l'interventionnisme peut jouer un rôle efficace de bouée de sauvetage.