Si j'habitais la Floride et que j'avais perdu ma maison, faute d'avoir payé mon hypothèque, je serais révoltée de voir le gouvernement américain se porter à la rescousse de l'assureur AIG. D'autant que ce gouvernement avait clairement laissé savoir qu'il ne puiserait plus dans les coffres de l'État pour sauver qui que ce soit.

Sophie Cousineau

Si j'habitais la Floride et que j'avais perdu ma maison, faute d'avoir payé mon hypothèque, je serais révoltée de voir le gouvernement américain se porter à la rescousse de l'assureur AIG. D'autant que ce gouvernement avait clairement laissé savoir qu'il ne puiserait plus dans les coffres de l'État pour sauver qui que ce soit.

Pourquoi le contribuable doit-il payer les pots cassés d'une industrie financière rongée par l'avidité?

Il y a quelque chose d'indécent dans ce sauvetage, le quatrième en six mois après la banque d'affaires Bear Stearns et les firmes de refinancement hypothécaire Fannie Mae et Freddie Mac. Et cela, même si AIG devra se vendre à la pièce pour rembourser ce prêt d'urgence à un taux relativement élevé. (AIG paie le taux interbancaire Libor (London Interbank Offered Rate) pour un prêt de trois mois plus 850 points de base, soit 11,4% en ce moment).

Ce sauvetage envoie le message que, quelle que soit la responsabilité de l'entreprise et de ses dirigeants, le gouvernement sera là pour sauver l'institution financière à la condition que celle-ci soit perçue comme cruciale au bon fonctionnement du "système".

Ce critère évolue d'ailleurs dans le temps, puisque le gouvernement a laissé choir la banque d'affaires Lehman Brothers ce week-end, mais qu'il a sauvé Bear Stearns en mars, en subventionnant grassement sa vente à JPMorgan Chase.

Pourquoi l'une et pas l'autre? Cette incohérence de la part d'un gouvernement républicain qui se défend officiellement d'être interventionniste illustre plutôt à quel point les États-Unis sont complètement dépassés par les événements.

Les institutions financières américaines ont lancé un vrai boomerang, et celui-ci leur revient maintenant en plein visage. Pendant des années, elles prêtaient des sommes importantes à n'importe qui, sans trop se soucier de la capacité à rembourser les prêts.

De toute façon, elles revendaient ce risque à d'autres, qui le refilaient à d'autres encore et ainsi de suite, jusqu'à ce que la "petite" hypothèque aboutisse dans des produits financiers exotiques vendus comme étant à la fois plus rentables et sûrs - ce qui, en soi, aurait dû soulever des interrogations. C'est comme cela que toute la chaîne alimentaire du monde financier s'est intoxiquée avec des hypothèques contaminées.

Certes, les acheteurs de maison ont leur grosse part de responsabilité, surtout lorsqu'ils ont ré-hypothéqué leurs résidences pour financer un train de vie dépensier. Certes, il faut toujours être plus prudent que son banquier - ironique, non? -, même quand il assure qu'on a les moyens de s'offrir un château dans un quartier chic.

Il reste que les banquiers ont incité les consommateurs à s'endetter outrageusement et ont fermé les yeux sur les conséquences. À d'autres le problème.

Toutes les institutions financières n'ont pas le même degré de complicité dans cette insouciance financière érigée en système. Mais AIG était l'une des majorettes qui faisait tournoyer sa baguette à l'avant de la parade (tout comme Bear Stearns d'ailleurs).

Cet assureur qui voulait élargir ses activités à l'extérieur de son champ traditionnel s'est lancé à fonds de train dans les swaps de défaut de crédit, ces assurances contre les défauts de paiement. Au 30 juin, son portefeuille de swaps totalisait 441 G$ US.

Par exemple, si Lehman Brothers fait faillite (ce qui n'a malheureusement rien de fictif), la banque d'affaires n'est plus en mesure de rembourser ses dettes. Ainsi, ses créanciers qui s'étaient protégés contre une telle éventualité peuvent réclamer un dédommagement auprès d'une firme comme AIG.

En soi, cela ne pose pas problème si l'assureur a mis de côté des réserves suffisantes. Mais AIG ne l'a pas fait et est incapable de faire face, à court terme, aux réclamations qui s'additionnent chez les institutions financières. Ces réclamations se calculent en dizaines de milliards de dollars.

Comme AIG est liée à une kyrielle d'institutions financières d'un bout à l'autre de la planète, comme cet assureur est devenu un monstre tentaculaire, sa chute aurait ébranlé un système financier déjà fragilisé, a conclu la Réserve fédérale. Pis, les coûts d'emprunt auraient encore augmenté. Bref, la banque centrale des États-Unis est arrivée à la conclusion qu'elle n'avait d'autre choix.

Mais quelles sont les conséquences de ces sauvetages en série? Les actionnaires sont lessivés, les PDG sont renvoyés. Mais comme Stanley O'Neil, qui a quitté la tête de Merrill Lynch l'automne dernier avec 159 M$ US, ces dirigeants repartent avec les poches pleines, même lorsqu'on les prive de leur prime de départ. Avec autant d'argent, il est facile de soigner la blessure à l'ego!

Lorsque la poussière retombera - on ne sait trop quand - le gouvernement américain voudra surveiller de plus près cette industrie financière qui a toujours fui la réglementation (notamment les gestionnaires de fonds de couverture). L'accent sera sans doute mis sur la transparence. Mais que restera-t-il de cette volonté, une fois l'indignation passée? Et une fois que l'esprit partisan s'en mêlera?

Rappelez-vous le brouhaha qui a suivi la faillite d'Enron. Le tripotage comptable à l'origine de cet échec a donné naissance à la loi Sarbanes-Oxley, en vertu de laquelle le président et le chef de la direction financière doivent se porter garants des résultats financiers, entre autres.

Cette loi a eu tôt fait d'être critiquée par des intérêts d'affaires qui la jugeaient trop lourde et qui ont réclamé des allègements. Mais Sarbanes-Oxley ne s'est pas attaquée à la racine du problème, soit la cupidité de dirigeants d'entreprises qui sont récompensés pour leurs performances à court terme, ce qui ouvre la porte à tous les abus.

En sauvant AIG, les États-Unis ont peut-être évité l'hécatombe. Mais ils ont plongé leur pays, et tous ceux qui l'observent, dans le plus grand désabusement.

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