Le moins que l'on puisse dire, c'est que si l'ex-premier ministre Lucien Bouchard voulait brasser la cage en lançant un débat sur la productivité, il a réussi.

Claude Picher

Le moins que l'on puisse dire, c'est que si l'ex-premier ministre Lucien Bouchard voulait brasser la cage en lançant un débat sur la productivité, il a réussi.

Quoi qu'en disent ses détracteurs, M. Bouchard soulève un problème réel, et il a parfaitement raison de le faire sur un ton alarmiste. Il est tout à fait exact que le Québec a un grave problème de productivité. Il est tout à fait exact, également, qu'il connaît aussi une situation démographique affolante. Ces deux constatations sont amplement documentées. Avec ces deux handicaps, la société québécoise se dirige tout droit vers un cul-de-sac économique, social et financier. D'ici quelques décennies, le gouvernement québécois devra faire des choix épouvantables entre s'endetter davantage, sabrer les services publics ou écraser davantage les contribuables. Et le plus effrayant, c'est que tout cela risque d'arriver dans une des sociétés qui compte déjà parmi les plus endettées et les taxées du monde industrialisé, et où les services publics sont souvent dans un état lamentable.

Il y a évidemment une façon d'éviter le pire, et c'est de créer plus de richesse. Et la meilleure recette pour y parvenir est d'augmenter la productivité.

Le débat passionné des derniers jours a montré une chose: les Québécois sont finalement assez peu familiers avec la notion de productivité. Pour les uns, les propos de M. Bouchard signifient que les Québécois ne travaillent pas assez. Et on s'insurge contre cela en affirmant que la semaine de travail est un " choix de société ".

D'autres sortent les règles de calcul pour mesurer la longueur des semaines de travail par rapport à celle des Ontariens et des Américains. Et on rappelle que les Québécois travaillent en moyenne 1730 heures par année, contre 1820 pour les Ontariens. Hon!

Ce qui est surprenant, c'est que tout ce beau monde oublie une réalité fondamentale. Les gains de productivité ne sont pas incompatibles avec une augmentation de la richesse et du niveau de vie, au contraire.

Il y a plusieurs façons de mesurer la productivité. Le plus courante consiste à diviser la valeur de production par le nombre d'heures travaillées.

Prenons le cas des États-Unis. Le produit intérieur brut (PIB) américain, c'est-à-dire la valeur totale de la production, se situe à 12,4 billions (douze mille quatre cent milliards). Tous les montants, dans cette chronique, sont exprimés en dollars américains.

On compte, aux États-Unis, près de 150 millions d'emplois, et chacun d'eux correspond en moyenne à 1713 heures travaillées. Le nombre total d'heures travaillées se situe donc à près de 256 milliards. Divisez le PIB par ce dernier chiffre et vous obtiendrez 48,30 $. Quarante-huit dollars et trente cents, voilà donc la valeur de production d'une heure de travail aux États-Unis.

Les chiffres qui précèdent sont ceux de 2005. Ils ont été compilés par l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui regroupe 30 pays membres (les pays industrialisés, plus le Mexique et la Turquie). L'OCDE publie de nombreuses comparaisons internationales. Ses chiffres ont l'avantage d'être normalisés, c'est-à-dire qu'ils permettent de comparer des comparables. Les chiffres normalisés peuvent cependant être différents de ceux qui ont circulé au Québec ces derniers jours.

Par exemple, si on applique les mêmes normes et définitions pour mesurer les paramètres de la comparaison (population active, taille du PIB exprimé en parité de pouvoir d'achat, heures travaillées, etc.), les Américains travaillent MOINS d'heures que les Canadiens.

Nous venons de voir que l'Américain travaille en moyenne 1713 heures par année. Au Canada, le chiffre correspondant est de 1732 heures. Pourtant, la valeur de la production par heure travaillée, au Canada, se situe à 38,50 $. Autrement dit, même si les Canadiens travaillent quelques heures de plus que les Américains, leur productivité est nettement inférieure: l'écart entre les deux se situe à 20 %.

Voici d'autres exemples qui parlent d'eux-mêmes:

Parmi tous les pays de l'OCDE, c'est en Norvège que la semaine de travail est la plus courte: seulement 1360 heures en moyenne. C'est presque 400 heures de moins que les Québécois. Pourtant, la valeur de la production par heure travaillée, en Norvège, atteint 63,50 $, soit 31 % de plus qu'aux États-Unis.

Prenons maintenant le cas des Mexicains, qui travaillent en moyenne 1909 heures, presque 200 de plus que les Québécois. Pourtant, chaque heure travaillée, au Mexique, correspond à une production de 14,20 $. Autrement dit, la productivité de l'économie mexicaine n'atteint que 29 % de celle des États-Unis.

Voyons maintenant quel est le niveau de vie dans les pays dont nous venons de parler. Le PIB par habitant, exprimé en parité de pourvoir d'achat, se situe à 42 400 $ en Norvège, 41 400 $ aux États-Unis, 34 300 $ au Canada, 10 200 $ au Mexique.

Ces chiffres montrent qu'il n'y a pas de rapport entre le nombre d'heures travaillées et la création de richesse. En revanche, il est clair que plus la productivité est élevée, plus le niveau de vie l'est aussi.

Qu'est-ce qui fait la différence? Pourquoi la productivité et la richesse sont-elles 20 % plus élevées aux États-Unis qu'au Canada?

Cela dépend en grande partie de l'importance des immobilisations en outillage et en équipement, de la capacité de recherche scientifique et d'innovation technologique des entreprises. Il saute aux yeux qu'entre deux travailleurs ayant une semaine de travail égale, celui qui utilise un meilleur outillage aura une meilleure productivité.

Or, sur ce point, le Québec (comme d'ailleurs le reste du Canada) a été largement défavorisé par la faiblesse du huard, qui a propulsé le prix de la machinerie et de l'équipement importés des États-Unis à des prix stratosphériques. En même temps, les exportateurs québécois n'avaient qu'à surfer sur la faiblesse du dollar pour voir leurs ventes augmenter au sud de la frontière, et n'ont peut-être pas trop investi pour augmenter leur productivité. Il serait évidemment abusif de tout mettre sur le dos du dollar. Ce que ces événements montrent, c'est à quel point il est illusoire de penser bâtir une économie forte sur une monnaie faible.

Cela étant dit, le défi de créer de la richesse repose sur les épaules de tout le monde: entrepreneurs, syndicats, administrations publiques, institutions financières, et surtout citoyens. Je ne suis pas certain que c'est en crucifiant Lucien Bouchard, qui a eu le courage de dire les vraies choses, que l'on avancera bien vite dans cette direction.