N'allez jamais dire à Jasmin Baril, comme le premier ministre Jean Charest l'a fait ce week-end, que le salut des travailleurs de l'industrie forestière passe par les mines.

Sophie Cousineau

N'allez jamais dire à Jasmin Baril, comme le premier ministre Jean Charest l'a fait ce week-end, que le salut des travailleurs de l'industrie forestière passe par les mines.

«J'ai été travaillant partout où je suis passé, dit-il. J'ai fait une dizaine de demandes d'emploi depuis la fin de mon cours, sans succès. Ce n'est pas vrai qu'il y a de l'ouvrage dans ce secteur-là pour des gars comme nous.»

À 45 ans, cet employé en lock-out de la société papetière Domtar est retourné sur les bancs d'école. Cela faisait plus de deux années que, comme il le raconte lui-même, il vivotait de jobine en jobine. «Je suis tanné de rester à rien faire», confiait-il en février.

Ce n'est pas de gaieté de coeur que cet homme qui a travaillé pendant 18 ans comme opérateur de bouilloire à l'usine de pâte kraft de Lebel-sur-Quévillon a commencé son cours d'extraction de minerai, l'hiver dernier. Au départ, il était anxieux à l'idée de s'enfermer dans une cage d'ascenseur noircie de poussières et de descendre travailler «en dessous», à des centaines de mètres sous la surface. Il ressentait, disait-il, la grande peur de l'inconnu.

Mais, il a retroussé ses manches et a fait face à ses démons. Trois grands ados à nourrir, cela fait entendre raison. Surtout, il lui était impensable de vivre ailleurs que dans sa petite ville du Nord-du-Québec, là où les étoiles sont toujours brillantes. «Si tu veux rester à Lebel-sur-Quévillon, il faut que tu ailles travailler à la mine», convenait-il.

Jasmin Baril a appris à manier une foreuse à béquille. Or, cette machine de 45 kg ne se laisse pas apprivoiser facilement. Longtemps après ses cours, le soir au garage municipal, son corps couvert d'ecchymoses portait les marques de son dur combat avec la «jackleg».

Lui et ses anciens collègues de Domtar, des hommes de 30 à 50 ans, espéraient tous trouver un emploi à la mine Langlois, propriété de Breakwater Ressources.

À court de travailleurs spécialisés, cette mine de cuivre et de zinc n'avait-elle pas entrepris des démarches pour faire venir des mineurs de Tunisie?

Jasmin Baril en avait tellement marre de vivre des prestations syndicales et gouvernementales qu'il rêvait d'encadrer son premier chèque de paye à la mine. Mais à la fin de son cours, en août, l'offre d'emploi n'est pas venue.

Breakwater a seulement embauché 11 des 18 hommes qui suivaient ce cours de requalification. Pis, les "chanceux" viennent de perdre leur emploi.

La crise financière a freiné d'un coup sec l'économie mondiale. Les cours des matières premières se sont affaissés. Le zinc, qui se négociait à plus de 1800$US la tonne à la fin de l'été, ne valait plus que 1120$US la tonne hier à la Bourse des métaux de Londres. Un plongeon de près de 40% qui a entraîné, fin d'octobre, la fermeture de la mine Langlois.

Ce sont 180 salariés de Lebel-sur-Quévillon qui ont perdu leur emploi pour une période indéterminée. Or, les sans-emploi recyclés en mineurs n'ont pas accumulé assez de semaines pour avoir droit aux prestations de chômage. Entre-temps, les prestations syndicales aux 325 employés lockoutés de l'usine de pâte de Domtar ont été coupées de moitié, passant de 500$ à 250$ par semaine.

«Avec la fermeture de l'usine de pâte et de la scierie voisine, Lebel-sur-Quévillon a perdu 700 emplois, incluant les travailleurs forestiers. Grâce à la mine Langlois, les gens étaient venus à bout de garder le moral. Mais là, c'est la désolation la plus totale», dit Gérald Lemoyne, maire de Lebel-sur-Quévillon, qui comptait près de 3300 habitants avant que les malheurs ne s'abattent sur elle.

«Je ne m'en fais pas trop, j'ai d'autres métiers, mais je vais être obligé de quitter ma ville», dit Jasmin Baril, qui habite Lebel-sur-Quévillon depuis l'âge de sept ans.

«Le plus plate, ajoute-t-il, c'est que nous sommes tous pognés avec nos maisons. Elles ne valent pas plus que le prix d'un char.»

De passage en Abitibi ce week-end, le premier ministre Jean Charest a reconnu que le recyclage des travailleurs forestiers en mineurs n'était pas facile.

«Il faut être très lucide, a-t-il dit. Un travailleur forestier est habitué de travailler à l'extérieur. Ce n'est pas vrai que, du jour au lendemain, cette personne va travailler dans un environnement qui est totalement différent. Pour ceux qui veulent, pour ceux qui sont capables, il y a des occasions qui vont se présenter.»

Mais Jean Charest sous-estime grandement les obstacles. Ce n'est pas qu'une question de lumière! Bon nombre de travailleurs forestiers sont propriétaires de leur machinerie, c'est même leur fonds de retraite. Or, avant de passer à autre chose, il faudrait qu'ils puissent vendre leurs équipements.

Par ailleurs, le gros des emplois s'est perdu non pas en forêt mais en usine, où travaillent une quantité non négligeable de femmes. Si les hommes peinent à soulever une foreuse à béquille, la majorité des femmes en sont incapables.

Jean Charest semble avoir préparé son message (et sa campagne) au printemps dernier. Or, il ne colle plus à la réalité actuelle. L'industrie minière, hautement cyclique, entreprend une descente qui pourrait durer de 12 à 18 mois, si l'on se fie aux ralentissements précédents, juge Paul Stothart, vice-président, économie, de l'Association minière du Canada.

Dans le contexte, la mine Langlois n'est pas une exception, à preuve le projet Fort Hills dans les sables bitumineux de l'Alberta. La décision sur la portion minière de ce projet de 24 milliards de dollars vient d'être reportée à l'année prochaine.

Vrai, l'industrie aura besoin de remplacer les milliers de mineurs qui partiront à la retraite ces prochaines années. Même si l'industrie stagne, elle devra remplacer 28 000 travailleurs d'ici 10 ans au Canada, indique Paul Stothart. Mais à court terme, seuls les mineurs d'expérience se trouveront un emploi.

Les chômeurs du secteur forestier à qui Jean Charest fait miroiter des emplois dans les mines s'exposent donc à une grande déception. «J'aurais mieux fait de faire autre chose», soupire Jasmin Baril.