L'accélération du temps est une des caractéristiques de ce début de millénaire. Sachant cela, on est tout de même renversé de voir à quelle vitesse la séquence (de six secondes!) du lancer de la chaussure vers George W. Bush est entrée dans la culture commerciale et sur le marché médiatique de la Révolte consommée, pour reprendre le titre du génial essai de Joseph Heath et Andrew Potter, traitant de la rentabilisation des gestes «rebelles».

Mario Roy LA PRESSE

L'événement est survenu à Bagdad, il y a neuf jours: en conférence de presse, deux souliers ont été lancés vers le président américain par le journaliste d'une télévision arabe.

Depuis, quelques entrepreneurs ont fait fortune en investissant dans l'affaire. Le vidéoclip et ses produits dérivés ont obtenu des dizaines de millions de «hits» sur le web. Les six secondes qui ont apporté la gloire au correspondant d'Al-Bagdadia ont fourni la matière première à de nombreuses manifestations anti-Bush un peu partout dans le monde.

Pour bien comprendre ce coup fumant, il est d'abord nécessaire de se rappeler que sa signification politique est nulle.

Bush est en effet déjà entreposé dans le garde-meubles de l'Histoire, à tout jamais hors d'état de nuire. Le monde entier le déteste - avec quelque raison. En particulier les Irakiens, qui peuvent à juste titre plaider que le changement de régime qui leur a été imposé les a fait horriblement souffrir... même si, à n'en pas douter, ils sont conscients aussi qu'au bon vieux temps de Saddam, personne n'aurait osé caresser le fantasme de lancer ses godasses à la tête du dictateur!

////////////////

Voyons donc la véritable nature du phénomène.

Le fabricant turc de la paire de chaussures vedettes, la firme Baydan Ayakkabicilik San. & Tic., croule sous les commandes (300 000 en sept jours) de son modèle 271, qu'il a rebaptisé le «Bye Bye Bush». Il a embauché des consultants pour monter une campagne publicitaire destinée aux consommateurs cibles en Irak, en Iran, en Syrie et en Égypte.

Sans même parler de la télé conventionnelle, le vidéoclip du lancer de la chaussure a été vu 12 millions de fois sur le web, devenant numéro un au palmarès du Viral Video Chart.

De nombreux jeux interactifs, consistant à lancer une chaussure à George W. Bush, sont apparus sur le web. Bush Game a permis aux internautes de lancer 50 millions de chaussures. Au moment où vous lirez ces lignes, Sock and Awe en sera à 51 ou 52 millions! Après seulement quatre jours en ligne, Sockandawe.com a d'ailleurs été acheté par la firme britannique Fubra Limited.

Enfin, on l'a dit, l'événement a relancé le produit moribond (du fait qu'il est un peu archaïque, comme les automobiles des trois géants de Detroit!) de la manifestation anti-Bush. À ce point de vue, l'un des plus francs succès a été remporté à Montréal, où on aura noté la présence de l'aile parlementaire de Québec solidaire au grand complet.

En cette période de crise économique, tout cela est bienvenu.