Si les Québécois sont furieux de se voir imposer des élections qu'ils ne voulaient pas, démobilisés, indifférents à la campagne électorale, comment se fait-il que le chef libéral Jean Charest vogue vers la victoire et formera vraisemblablement un gouvernement majoritaire?

Alain Dubuc, collaboration spéciale
Alain Dubuc, collaboration spéciale LA PRESSE

Le sondage Léger Marketing, publié la semaine dernière, confirme les résultats de notre sondage CROP. Les libéraux ont une avance de 11 points sur leurs adversaires péquistes, 44-33 selon Léger Marketing, 42-31 pour le Crop, avec l'ADQ très loin derrière à 15%. Bref, les libéraux ont le vent dans les voiles, les péquistes sont incapables de faire des progrès et les adéquistes sont en déroute.

 

Il y a une conclusion à tirer de ces éléments en apparence contradictoires. Si les libéraux semblent si populaires, c'est que les Québécois sont satisfaits. Cette satisfaction explique en grande partie le peu d'intérêt que suscite cette campagne électorale.

Le taux de satisfaction à l'égard du gouvernement Charest est élevé: 59%, selon Crop. Et les Québécois voient M. Charest comme celui qui ferait le meilleur premier ministre, à 43%, loin devant les 29% que recueille Pauline Marois. Par ailleurs, 64% des Québécois, nous dit Léger Marketing, souhaitent la réélection des libéraux.

Résultat, cette élection a pris l'allure d'un renouvellement automatique, comme pour un contrat. La reconduction du mandat d'un gouvernement qui fait l'affaire est peu susceptible de susciter la passion. De la même façon que l'achat d'une maison est un moment fort, mais pas le renouvellement d'une hypothèque.

Il est vrai que les gens ne voulaient pas d'élections précipitées et qu'ils se seraient fort bien accommodés du statu quo, celui d'un gouvernement libéral minoritaire. Ce que rappellent avec régularité les partis de l'opposition. Mais si les gens ne voulaient pas de Jean Charest, ils auraient profité de l'occasion que celui-ci leur offrait sur un plateau d'argent pour exprimer leur indignation et lui montrer la porte. Ce n'est pas ce qui est en train de se passer.

Mais d'autres facteurs contribuent au fait que cette campagne ne décolle pas. D'abord et avant tout, il y a le fait qu'il n'y a plus d'enjeu. Les libéraux ont déclenché les élections pour doter le Québec d'un gouvernement fort dans cette période de tourmente économique. Soit. Mais on ne parle déjà plus d'économie, un thème trop aride pour les clips de campagne. Les débats et les promesses portent donc sur les questions qui préoccupent le plus les électeurs, comme la santé et l'éducation, où les partis répètent ce qu'ils disent depuis des années.

Ce gênant sentiment de déjà vu est renforcé par le fait qu'il n'y a pas de renouvellement du personnel politique. Jean Charest, Mario Dumont et Pauline Marois sont dans le paysage depuis des lustres, avec leur passé et leurs squelettes. Aucune surprise possible.

En plus, la campagne est privée de ce qui, depuis des décennies, est au coeur du débat politique québécois. Cette fois-ci, la souveraineté n'est pas au programme. Cela prive la campagne de l'intensité et de la passion qui caractérisaient notre vie politique.

On note d'ailleurs que les électeurs qui expriment moins d'intérêt pour cette campagne sont les partisans des deux formations qui connaissent des problèmes. Des militants souverainistes qui ne sont pas interpellés par des élections qui évacuent le projet de pays. Et des adéquistes qui ne savent plus où aller.

Sans la souveraineté dans l'air, et avec un Mario Dumont marginalisé, la convergence idéologique des deux grands partis devient saisissante. Bien sûr, libéraux et péquistes ont leur culture et leur clientèle respectives. Mais leurs grandes priorités sont les mêmes. Le choix entre le PQ et le PLQ se fera moins sur la doctrine que sur la compétence, un terrain qui, selon ce qu'indiquent les sondages, favorise le gouvernement Charest.

Bien sûr, la politique est pleine de surprises. L'avance dont jouissent les libéraux peut fondre dans les deux semaines de campagne qui restent. Les partis de l'opposition, surtout le PQ, pourront peut-être trouver une position de repli en appelant au vote stratégique pour empêcher Jean Charest de former un gouvernement majoritaire.

Cependant, le contexte québécois est radicalement différent de celui du Canada. Cette stratégie de la peur a fonctionné contre Stephen Harper, à cause de son idéologie, de sa proximité de George W. Bush, de la crainte d'intentions cachées. Mais cela peut difficilement fonctionner contre les libéraux, parce que les sondages nous disent justement que Jean Charest ne fait pas peur.