Des passages du récent rapport de la coroner Géhane Kamel sur les décès survenus en CHSLD durant la première vague de la pandémie critiquent injustement la pratique médicale dans ces établissements selon la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ).

Publié le 22 juin
Ariane Lacoursière
Ariane Lacoursière La Presse

Le syndicat professionnel des médecins de famille déplore particulièrement ce qu’il qualifie d’« allusions erronées » évoquant que des « euthanasies » auraient eu lieu en CHSLD au printemps 2020.

Dans une lettre de neuf pages envoyée à la coroner en chef du Québec, Pascale Décary, la FMOQ commente sévèrement certains passages du rapport de la coroner Géhane Kamel, déposé le mois dernier.

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« Il semble y avoir une incompréhension et certains jugements et a priori peut-être non fondés », indique le président de la FMOQ, le DMarc-André Amyot.

Une pratique majoritairement à distance

Dans son rapport, la coroner Kamel notait entre autres que ce n’est que plusieurs jours après le début de l’éclosion au CHSLD Herron, alors que « plus de 50 % des résidents étaient déshydratés », que les médecins s’y étaient rendus. La coroner écrivait que ceux-ci s’étaient contentés de faire de la télémédecine « malgré le besoin de soutien et le très grand nombre de décès ». Rappelons que 47 personnes sont décédées de la COVID-19 dans cet établissement de Dorval depuis fermé. Dans ses recommandations, la coroner demandait au Collège des médecins de « revoir les pratiques médicales individuelles des médecins traitants » au CHSLD Herron et dans d’autres CHSLD. Le Collège des médecins avait annoncé que cette recommandation serait suivie.

Pour la FMOQ, la coroner omet de mentionner le contexte dans lequel se pratiquait la médecine en CHSLD au moment de la première vague et même avant. La lettre mentionne que « dans la panique du début de crise sanitaire », le mot d’ordre était « de réduire au maximum les contacts », particulièrement avec les personnes de 70 ans et plus. Le 15 mars 2020, le Collège des médecins avait d’ailleurs publié un communiqué dans lequel il rappelait que les médecins étaient « visés par les mesures d’isolement ». D’autant plus qu’il manquait de matériel de protection, rappelle la FMOQ. « On ne voulait pas faire entrer la COVID dans les CHSLD », dit le DAmyot.

Directrice adjointe aux affaires professionnelles de la FMOQ, la Dre Danielle Daoust rappelle que la vaste majorité des médecins qui travaillent en CHSLD ont une pratique dite « mixte ». C’est-à-dire qu’ils pratiquent à la fois aux urgences, en hospitalisation ou en cabinet en plus de travailler en moyenne dans huit CHSLD différents. Dans le cas du CHSLD Herron, la Dre Daoust mentionne que la plupart des médecins « travaillaient dans d’autres CHSLD et d’autres résidences pour aînés ». « Le risque, c’était qu’ils transportent le virus dans d’autres milieux », dit-elle.

La Dre Daoust ajoute que la pratique normale en CHSLD implique que les médecins visitent leurs établissements de 2 à 4 fois par mois et qu’ils soient sur appel le reste du temps. « Même avant la pandémie, ils ne se déplaçaient pas sur le champ pour évaluer un usager », est-il écrit dans la lettre. La Dre Daoust indique que le rapport du coroner évoque le fait qu’il y avait absence de prise de signes vitaux régulièrement dans des CHSLD. « Mais personne ne se fait prendre sa pression tous les jours en CHSLD », dit-elle. « Un CHSLD c’est considéré comme un milieu de vie. Un milieu de vie, les gens n’ont pas des visites médicales tous les jours », ajoute le DAmyot.

Sans pouvoir chiffrer le phénomène, la Dre Daoust mentionne que certains médecins de CHSLD ont dit vouloir abandonner leur pratique après la publication du rapport de la coroner, estimant que les attentes envers eux étaient « irréalistes ».

La FMOQ affirme que seulement de 3 % à 6 % des services facturés en CHSLD durant la première vague ont été réalisés en télémédecine. Une pratique qui n’est pas nécessairement néfaste, dit la FMOQ. La preuve : l’hôpital chinois de Montréal, cité en exemple pour avoir bien géré la première vague, est parmi les 10 CHSLD ayant eu le plus recours à la télémédecine dans la métropole, note la FMOQ.

« Il n’y a pas eu d’euthanasie de masse »

La FMOQ se dit aussi « perplexe et animée d’une incompréhension certaine par rapport à ce qui se dégage du rapport de la Coroner en lien avec les soins de fin de vie ». La Dre Daoust parle notamment « d’allusion à des euthanasies » qui seraient survenues dans des CHSLD en lien avec l’utilisation de protocoles de détresse respiratoires. La FMOQ dit que des médecins ont été « ébranlés et stupéfaits de lire certaines conclusions de la coroner » à ce sujet.

Les protocoles de détresse respiratoires administrés pour soulager les douleurs des patients sont utilisés depuis longtemps dans le réseau et ont seulement été adaptés à la réalité pandémique, dit la Dre Daoust. Notamment pour permettre une intervention avec une plus grande distanciation physique avec le patient.

Les données qui provenaient d’Italie et des États-Unis en début de pandémie ont aussi entraîné une modification des dosages utilisés, explique la FMOQ. Plutôt que de donner une première dose de morphine de 2,5 mg on offrait d’emblée 5,0 mg. Soit l’équivalent d’un comprimé de Dilaudid pour une fracture, dit la Dre Daoust qui « ne pense pas qu’on va tuer des patients avec ça ». « Le but c’était de soulager leur détresse respiratoire » et non pas d’entraîner une sédation palliative, dit-elle. Ce changement de dosage a été décidé, car le virus entraînait « de grandes détresses respiratoires, difficiles à contrôler, très rapidement », explique la Dre Daoust. Pour elle, « le drame, ça aurait été de ne pas soulager ces patients-là ». La Dre Daoust estime que pour les familles, il faut être clair : « Il n’y a pas eu d’euthanasie de masse ».

Au bureau du coroner, on mentionne que MPascale Descary « a pris acte des observations » de la FMOQ et les a transmises à la coroner Kamel et à son collègue assesseur, le DJacques Ramsay. « En tout respect pour l’essentielle indépendance des coroners dans le cadre de leur mission, la coroner en chef n’émettra pas de commentaires sur ces observations », indique-t-on.