Bien avant le début de l’hécatombe au CHSLD Herron, une médecin réclamait des mesures pour le dépistage

Publié le 8 avril
Gabrielle Duchaine
Gabrielle Duchaine La Presse

Avant même le début de la crise à Herron, une des médecins du CHSLD a demandé plus d’une fois au CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal de former le personnel de l’établissement privé pour qu’il puisse faire des tests de dépistage de la COVID-19 sur place si des usagers devenaient malades. Ses demandes sont restées lettre morte, même après l’apparition des premiers cas positifs.

C’est ce que révèlent des courriels et des textos échangés entre la Dre Orly Hermon et des gestionnaires du CIUSSS, récemment ajoutés en complément de preuve dans le cadre de l’enquête publique de la coroner Géhane Kamel sur la gestion de la pandémie dans des CHSLD de la province.

C’est cette même Dre Hermon qui a alerté la Dre Nadine Larente, directrice des services professionnels du CIUSSS, le 29 mars 2020, de la tragédie qui était en train de se jouer à Herron. « SOS », avait texté la médecin à la Dre Larente, qui a ensuite accouru au CHSLD avec sa famille. C’est cette nuit-là que le CIUSSS a pris le contrôle de l’établissement « au nom du gouvernement ».

Ce n’est qu’après le 11 avril qu’un dépistage massif auprès des résidants a été effectué. Il a été établi depuis qu’un tel dépistage aurait contribué à réduire la propagation du virus au sein de l’établissement, qui a été considéré comme une seule et unique zone rouge durant des semaines. Rappelons que 47 aînés y sont morts durant la première vague.

Dès le 23 mars, la Dre Hermon, qui suivait environ le tiers des résidants de l’établissement de Dorval au début de la pandémie, a écrit à la directrice adjointe des services professionnels du CIUSSS pour lui faire savoir que le personnel aurait besoin de formation en dépistage, « si on finit par avoir des tests ».

Un plan « en train d’être finalisé »

Le lendemain, elle demandait : « Est-ce qu’on a une réponse sur comment on teste ? » Nous n’avons « pas de tests dans notre CHSLD. Aucune formation n’a été donnée au personnel ».

Son interlocutrice au CIUSSS lui a répondu qu’un plan était en train d’être finalisé pour tous les CHSLD, y compris les établissements privés, concernant le dépistage.

Le 27 mars, le ton de la Dre Hermon a changé. Il y avait alors un cas de COVID-19 confirmé chez les bénéficiaires du CHSLD Herron.

Il y a possiblement un deuxième cas sur le même étage. […] Nous sommes censés être capables de tester. Nous n’avons pas de tests. Il faut que les infirmières soient formées si nous recevons des tests. À qui puis-je parler à ce sujet ?

La Dre Orly Hermon, le 27 mars 2020

La réponse s’est voulue rassurante. La direction du soutien à l’autonomie des personnes âgées, responsable des établissements pour aînés, « est au courant », a-t-on dit, et met en place une intervention « qui prend ça en considération ».

« J’espère que quelque chose peut être fait avant la fin de la journée », a écrit la Dre Hermon. Elle a proposé de collaborer avec un autre CHSLD privé situé tout près, qui avait, selon elle, des tests à donner. « Mais il nous faut de la formation. »

Ligne d’urgence sans réponse

La cadre du CIUSSS l’a alors adressée à une ligne d’urgence mise sur pied pour répondre aux questions des CHSLD. « Oui. Pas de réponse », lui a répondu la médecin.

Puis, le 30 mars, elle a envoyé une série de textos à la Dre Nadine Larente. « Nous avons des patients plus malades à l’étage. Nous essayons de ne pas les transférer [à l’hôpital] si possible, mais pouvons-nous faire des tests sur place pour la COVID-19 ? En ce moment, nous n’avons pas de tests et pas de formation pour nos infirmières. Je sais que pour l’instant nous assumons que tout le monde est positif… juste pour les familles, si leur être cher se détériore ou meurt… on connaît la cause. »

La Dre Hermon n’est pas la seule à avoir réclamé très tôt un dépistage au CHSLD Herron. Des appels de la propriétaire Samantha Chowieri au service Info-Santé 811 les 28 et 29 mars, dont La Presse a fait état, révèlent qu’elle aussi a demandé à grands cris que ses résidants soient testés. En vain.

Une priorité qui « n’a pu être appliquée »

Au Québec, les bénéficiaires symptomatiques des CHSLD ont été ajoutés le 23 mars à la liste des priorités de dépistage, aux côtés des voyageurs et voyageuses et de leurs contacts symptomatiques. Or, a révélé l’enquête de la protectrice du citoyen sur la gestion de la crise de la COVID-19 dans les CHSLD, « la directive n’a pu être appliquée simultanément sur le terrain. À cette date, la capacité de dépister était encore limitée, ce qui explique que le virus ait pu s’introduire dans plusieurs de ces milieux de vie. De nombreuses voix ont dénoncé les délais de plusieurs jours avant d’obtenir le résultat des tests, laissant des personnes âgées vulnérables et leurs proches dans l’incertitude et l’insécurité ».

À l’époque de la crise au CHSLD Herron, selon les directives gouvernementales déposées devant la coroner Géhane Kamel, la priorité pour le dépistage dans le réseau de la santé était d’abord accordée aux patients symptomatiques hospitalisés, puis aux professionnels de la santé. Les résidants malades des CHSLD venaient ensuite.

Le 11 avril, après que la crise à Herron a éclaté dans les médias à la suite d’un article du quotidien Montreal Gazette, le gouvernement a décrété que les usagers et le personnel des milieux d’hébergement devaient se faire tester dès qu’un nouveau cas positif non isolé était identifié dans l’établissement. Des dépistages massifs ont eu lieu dans plusieurs milieux aux prises avec des éclosions majeures.

D’autres établissements, comme le CHSLD de Sainte-Dorothée à Laval (102 morts), avaient fait l’exercice dès le début du mois d’avril.

En savoir plus

  • 210
    Nombre de témoins entendus par la coroner Géhane Kamel dans le cadre de ses audiences publiques
    Bureau du coroner