Quand les cerfs de Virginie sont en interaction avec les humains, cela ne provoque pas seulement une destruction de la flore, une multiplication des accidents de la route et des débats houleux, comme à Longueuil. Nos chevreuils pourraient aussi être un « réservoir » de la COVID-19.

Publié le 2 mars
Suzanne Colpron
Suzanne Colpron La Presse

Pour les biologistes, une espèce animale est un « réservoir » quand elle sert de refuge à un agent pathogène, comme le virus de la COVID-19, qui peut proliférer, muter et réinfecter ensuite les humains.

Mais attention ! Avant de tirer des conclusions hâtives, d’imposer le port du masque aux chevreuils et de réclamer leur vaccination obligatoire, il est important de dire que ce champ de recherche est embryonnaire et qu’il y a plein de choses que les scientifiques ne savent pas. Cela dit, une étude préliminaire canadienne montre pour la première fois des signes de transmission probable d’un cerf à un humain. Des scientifiques ont identifié une souche présentant un grand nombre de mutations, dans le sud-ouest de l’Ontario. Une souche très similaire a aussi été détectée chez un chasseur de la région qui avait été en contact étroit avec des cerfs.

Ce qu’on sait

PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

Hélène Carabin, professeure d’épidémiologie des maladies infectieuses à l’Université de Montréal

« On sait que le virus infecte les animaux. Et une fois que ça s’établit chez des animaux, ça se transmet entre animaux. Donc, pourquoi est-ce que ça ne reviendrait pas chez l’humain ? », lance Hélène Carabin, professeure d’épidémiologie des maladies infectieuses à l’Université de Montréal (UdeM).

Plusieurs espèces animales sont en effet porteuses du SARS-CoV-2. On a aussi observé des cas possibles de transmission de l’humain à l’animal, suivie d’une transmission de l’animal à l’humain. Notamment au Danemark et aux Pays-Bas, où des millions de visons ont été abattus à l’automne 2020 à la suite de la découverte d’une mutation du coronavirus transmissible à l’homme et susceptible de résister aux vaccins.

Le plus récent cas a été décelé à Hong Kong, en janvier, où les autorités ont exterminé, par précaution, environ 2000 hamsters de compagnie, après l’apparition de cas positifs dans une animalerie.

17

Le coronavirus a été détecté chez 17 espèces animales depuis le début de la pandémie : chats, tigres, lions, visons, chiens, moufettes, lapins, hamsters… Au total, l’Organisation mondiale de la santé animale a recensé 625 foyers de contamination dans 32 pays. La plupart de ces animaux se trouvaient dans des zoos ou des enclos où ils pouvaient être testés et mis en isolement. Mais les cerfs de Virginie sont en liberté et vivent souvent en milieu urbain ou périurbain. Il s’agit des premiers cas signalés dans une population d’animaux sauvages en liberté.

Source d’inquiétude

Tous les experts interrogés par La Presse s’accordent sur un point : le danger est réel et exige une « surveillance solide ».

« C’est sûr que c’est inquiétant, explique l’épidémiologiste Hélène Carabin, de l’UdeM. Une fois que le virus mute, l’impact que la mutation aura sur la virulence du virus et sur son habileté à se transmettre d’homme à homme est très difficile à prévoir. Mais si ça revient sous une forme virulente contre laquelle les vaccins ne fonctionnent pas, c’est sûr que c’est inquiétant. »

PHOTO TIRÉE DU SITE WEB DE L’UNIVERSITÉ LAVAL

Steeve Côté, professeur titulaire au département de biologie de l’Université Laval

Steeve Côté, professeur titulaire au département de biologie de l’Université Laval, ajoute : « Je pense que c’est justifié de s’intéresser à ces questions-là. »

Levon Abrahamyan, professeur au Laboratoire de virologie moléculaire animale de la faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal, est du même avis.

PHOTO TIRÉE DU SITE WEB DE L’UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL

Levon Abrahamyan, professeur au Laboratoire de virologie moléculaire animale de la faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal

« Les cerfs sont-ils des réservoirs ? C’est une possibilité. Il faut l’étudier. Si le virus s’adapte à un nouvel hôte, autre que l’homme, cela peut créer une autre occasion pour le coronavirus de circuler et d’évoluer. Cela peut, hypothétiquement, avoir des conséquences regrettables ou importantes pour les humains, même si nous devenons résistants aux anciens variants. »

80 %

En juillet dernier, des données provenant d’une étude du centre de recherche américain sur la vie sauvage ont montré que 40 % des cerfs de Virginie dans quatre États américains avaient des anticorps, ce qui suggère qu’ils avaient déjà été infectés par le virus. Dans une autre étude, parue en novembre, des chercheurs de l’Université Park, en Pennsylvanie, ont prélevé des échantillons de sang chez 283 chevreuils, entre avril 2020 et janvier 2021. D’après les résultats, plus de 80 % des cervidés avaient contracté la maladie.

Au Québec, des travaux ont été menés dans trois régions, l’automne dernier. À Dunham, en Estrie, des échantillons ont été prélevés sur 150 cerfs abattus par des chasseurs. Du nombre, 2 cervidés étaient infectés et 14 autres avaient des anticorps. À Brownsburg, dans les Laurentides, des prélèvements faits sur 108 cerfs étaient tous négatifs. De nouveaux cas d’infection ont été recensés en Ontario, au Manitoba et en Saskatchewan, au cours des derniers mois.

PHOTO PASCAL RATTHÉ, COLLABORATION SPÉCIALE

Marianne Gagnier, biologiste au ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs

Pour l’instant, le ministère québécois des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) n’effectue pas davantage de recherche sur les cerfs de Virginie. Il récolte plutôt des échantillons de caribous, d’orignaux et d’ours noirs. « On appelle ça de la surveillance opportuniste. On profite d’autres projets en cours, soit de recherche, de surveillance ou de suivis de population, pour faire de l’échantillonnage et maximiser nos efforts », précise Marianne Gagnier, biologiste au MFFP.

Depuis l’automne 2020, le MFFP a analysé des échantillons provenant d’autres animaux sauvages, comme des ratons, des moufettes, des renards et des chauves-souris. Et aucune trace du virus n’a été détectée chez ces espèces.

Un mystère

Comment les cerfs attrapent-ils la COVID-19 ? C’est un mystère.

« On ne sait pas, dit le professeur Steeve Côté. Mais on sait que la transmission de cerf à cerf est probablement élevée parce qu’il y a des populations avec de grands taux d’infection. C’est très peu probable que ce soit une infection de l’homme vers les cerfs. Il y a possiblement une autre cause de transmission. Des gens ont proposé que ça puisse être à travers l’eau, mais ça n’a pas été vérifié. »

Levon Abrahamyan note que dans le cas des épidémies chez les visons d’élevage, « la transmission directe du virus de l’homme infecté au vison est la seule voie de transmission définitive identifiée à ce jour ».

« Mais dans le cas des cerfs, ce n’est pas clair, ajoute-t-il. De multiples activités mettent les cerfs en contact avec les hommes : l’élevage, la recherche sur le terrain, les travaux de conservation, les parcs nationaux, le tourisme animalier, l’écotourisme, la réhabilitation de la faune, l’alimentation complémentaire… La chasse est une possibilité importante. Et le contact de la faune avec des sources d’eau contaminée est également une autre possibilité. »

Le premier cas probable de transmission des cerfs de Virginie à l’humain est celui du chasseur ontarien, identifié dans l’étude préliminaire, dont le rapport n’a pas encore été publié. « C’est une personne qui a eu des contacts avec des cerfs, explique la biologiste Marianne Gagnier, coauteure de l’étude. La probabilité, c’est qu’elle ait contracté le virus des cerfs de Virginie du secteur. »

Consultez l’étude préliminaire (en anglais)