Vous pourrez bientôt aller au resto entre amis sans passeport vaccinal. Inviter votre famille élargie à la maison. Retourner au bureau. Jusqu’au 15 mars, le Québec assouplit graduellement ses mesures sanitaires. Mais les experts consultés par La Presse sont formels : vous ne reprendrez pas votre vie « normale » d’avant la COVID-19. À quoi ressemblera donc votre vie printanière ? Prévisions (prudentes).

Publié le 19 février
Vincent Brousseau-Pouliot
Vincent Brousseau-Pouliot La Presse

Du lest, mais encore des contraintes

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, ARCHIVES LA PRESSE

Foule réunie pour un spectacle à Montréal l’automne dernier

Pas la vie normale de 2019

Pourquoi Québec assouplit-il les mesures sanitaires au cours des prochaines semaines ? Parce qu’on tente de « vivre avec le virus » et de reprendre une « vie normale » après bientôt deux ans de pandémie.

« On pourra faire la plupart de nos activités, mais on ne parle pas de la “ vie normale » de 2019 », dit la pédiatre Caroline Quach, microbiologiste et infectiologue au CHU Sainte-Justine.

Si Québec déconfine, c’est qu’il a bon espoir que le pic de la vague d’Omicron est derrière nous. L’un des principaux objectifs des mesures sanitaires de janvier et février était de gagner du temps contre Omicron, notamment avec une troisième dose de vaccin.

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Nombre d’hospitalisations en cours liées à la COVID-19 au Québec au sommet de la vague d’Omicron le 18 janvier dernier

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Nombre d’hospitalisations en cours liées à la COVID-19 au Québec le mercredi 16 février

Les triplement vaccinés (4 millions de personnes) et ceux qui ont récemment contracté le variant Omicron (environ 2 millions de personnes) représentent jusqu’à 70 % de la population. Ils sont bien protégés contre le variant Omicron pour les mois à venir.

Mais c’est insuffisant.

« Il reste encore suffisamment de personnes vulnérables à Omicron pour que la transmission puisse être encore relativement importante. Si, du jour au lendemain, on disait : “ Il n’y a aucune contrainte, vous faites ce que vous voulez ”, et que les gens faisaient ce qu’ils voulaient, c’est sûr que la vague Omicron reprendrait », dit le DGaston De Serres, épidémiologiste et médecin-chef du groupe scientifique en immunisation de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ).

Si tout va bien, « la situation devrait aller en s’améliorant en avril-mai et durant l’été », dit le DGaston De Serres. Pourquoi ? Parce qu’on fait davantage d’activités à l’extérieur, où le virus est moins transmissible. Et parce que la campagne de vaccination de la troisième dose continuera de progresser.

Les choix individuels des Québécois

« Le virus se fout de ce que dit le gouvernement. Ce qui va être décisif, c’est comment les gens vont agir, ce que la population est prête ou n’est pas prête à faire », dit le DGaston De Serres.

« Beaucoup de Québécois vont être prudents dans leurs contacts au cours des prochaines semaines. Déconfiner, ça ne veut pas dire qu’on oublie le virus. Il faut être conscient que le virus continue à circuler », pense Benoît Mâsse, épidémiologiste et professeur à l’Université de Montréal.

Consignes gouvernementales ou décisions individuelles, l’objectif n’a pas changé depuis mars 2020. « Il faut s’assurer que les personnes plus vulnérables au virus n’arrivent pas à l’hôpital toutes en même temps. Il faut contrôler le débit [des hospitalisations] », dit le DDe Serres.

Hausse des hospitalisations dans les prochaines semaines

Les hospitalisations devraient augmenter au cours des prochaines semaines.

L’équation est simple : plus les Québécois auront de contacts, plus le virus pourra se propager, plus il y aura d’infections, d’hospitalisations puis de décès.

« Une remontée des cas et des hospitalisations m’apparaît difficile à éviter, surtout s’il y a beaucoup d’engouement pour les nouvelles activités autorisées, dit l’épidémiologiste Benoît Mâsse. Le gouvernement va vivre des moments stressants et des périodes d’inconfort. Mais on ne devrait pas revenir au sommet de 3400 hospitalisations de la mi-janvier. C’est difficile à prévoir, car on a moins de données sur les infections. »

Au 28 janvier dernier, l’INSPQ prévoyait qu’il pourrait y avoir, dans un scénario pessimiste, jusqu’à 2800 hospitalisations en cours au Québec le 1er avril prochain (voir la note dans le tableau). Elles sont en train d’être révisées à la lumière du déconfinement et de la hausse des contacts sociaux.

La troisième dose

À quoi ressemblera votre vie au printemps ? Ça dépendra du taux de vaccination de la troisième dose.

Elle augmente de façon importante la protection contre Omicron, mais son efficacité diminuerait toutefois avec le temps, selon les données de la Santé publique britannique.

Quelque 49 % des Québécois de 5 ans et plus sont triplement vaccinés, mais on conseille aux 2 millions de Québécois infectés par Omicron d’attendre de deux à trois mois avant d’obtenir leur troisième dose. Ils sont protégés contre une réinfection entre-temps. La troisième dose n’est pas encore offerte aux moins de 12 ans.

À terme, si le Québec atteint un taux de vaccination de 90 % à trois doses pour les 12 ans et plus (comme il l’a atteint pour deux doses), ça permettrait le retour à une vie plus normale.

Le taux de vaccination à trois doses des travailleurs du réseau de la santé (62 %) est plus élevé qu’à la mi-décembre (environ 9 %). Résultat : moins d’employés seront absents, ce qui permettra de soigner plus de patients.

Depuis plusieurs jours, la campagne de vaccination de la troisième dose ralentit : on en a administré 12 000 lundi après un sommet de 100 000 à la mi-janvier.

Le masque dans les lieux publics intérieurs

Ne jetez pas vos masques. Vous en aurez besoin pendant des mois. Particulièrement dans les transports en commun et les autres espaces publics intérieurs.

La Santé publique du Québec a ouvert la porte mardi à ce que le port du masque devienne moins contraignant. « Nous n’avons pas, à ce stade-ci, d’intention [de changer les consignes du port du masque] avant le 14 mars, mais on serait bien heureux que la situation évolue rapidement, positivement, pour réviser des recommandations à faire auprès du gouvernement », a dit le directeur national de la Santé publique du Québec, le DLuc Boileau.

« Enlever le masque complètement serait une grande erreur, dit le virologue Benoit Barbeau, professeur à l’UQAM. Je comprends que les gens sont tannés, mais on est encore dans une pandémie et il faut prendre certaines précautions. »

« C’est une mesure peu coûteuse, on l’a intégrée dans nos comportements, et son bénéfice est énorme pour réduire la contamination, surtout dans les espaces clos avec une faible ventilation », dit Roxane Borgès Da Silva, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

Avec un virus aussi contagieux qu’Omicron, un masque N95 ou NK95 ou un masque d’intervention est plus efficace qu’un masque en tissu. Dans un endroit public intérieur, une personne portant un masque d’intervention a 66 % moins de chances d’être infectée que si elle ne porte pas de masque, selon une étude américaine réalisée avant l’arrivée d’Omicron. Ce pourcentage augmente à 83 % avec un masque N95 ou NK95.

Le masque au bureau

Devrait-on porter son masque au bureau en tout temps dans les aires communes et les aires ouvertes de travail ?

La professeure Roxane Borgès Da Silva et le virologue Benoit Barbeau pensent que oui (sauf dans les bureaux privés fermés). « Les particules respiratoires peuvent rester dans les airs au moins une heure. Dans ce contexte, il vaut mieux garder le masque pour minimiser les risques », dit Mme Borgès Da Silva. « Si vous êtes à moins de deux mètres, ce serait une bonne approche », dit M. Barbeau.

Le masque dans les écoles

Le masque restera-t-il dans les classes après le 15 mars ?

Les experts sont divisés. Certains préfèrent la prudence, car les enfants pourraient ramener la COVID-19 à la maison et ainsi augmenter la transmission communautaire. D’autres soulèvent les difficultés d’apprentissage pour les enfants avec le masque.

« Je préfère qu’on garde le masque. On est quand même à environ 19 000 cas par jour⁠1, et on n’a pas assez d’enfants vaccinés à deux doses », dit la professeure Roxane Borgès Da Silva.

« Il est possible qu’on enlève les masques à l’école [avant la fin de l’année scolaire], quand la couverture vaccinale [à deux ou trois doses, selon le groupe d’âge] va être assez importante dans ces groupes d’âge », dit Alain Lamarre, virologue et professeur à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS).

Les élèves du primaire devraient être les premiers à enlever leur masque en classe quand la situation sanitaire le permettra.

1. Selon l’étude de CIRANO pour la semaine du 3 au 8 février

Consultez l’étude

De l’incertitude et de l’espoir

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Les vaccins qu’on est en train de développer donnent de l’espoir aux experts consultés : « Avec un vaccin qui va nous protéger contre un plus grand spectre de mutations du virus, on va pouvoir retourner à une certaine normalité », croit la professeure Roxane Borgès Da Silva.

Les tests rapides

Fera-t-on bientôt un test rapide avant d’aller souper chez un ami, un peu comme on lui apporte une bouteille de vin ?

« Ce serait une excellente pratique à adopter, dit Roxane Borgès Da Silva. Pour les gens symptomatiques, la phase de contagion la plus importante se déroule 48 heures avant l’arrivée des symptômes. »

Il y a toutefois un problème de taille : on n’a pas assez de tests rapides.

Pour que chaque Québécois de 14 ans et plus ait sa boîte de tests rapides, il faudrait que Québec ait au moins 50 millions de tests rapides par mois. Or, Québec a eu environ 30 millions de tests en janvier, et le fédéral prévoit en livrer autant en février.

Un passeport vaccinal pour voyager

Québec mettra fin complètement au passeport vaccinal le 14 mars. Le passeport vaccinal continuera toutefois d’être nécessaire pour voyager en train ou en avion au Canada comme vers l’étranger. À l’international, certains pays n’admettent pas les visiteurs étrangers non vaccinés, tandis que d’autres pays ont des mesures sanitaires spéciales comme une quarantaine de 10 jours en France. Bref, il vous faudra être adéquatement vacciné pour voyager en avion aux États-Unis et dans la plupart des pays d’Europe l’été prochain sans faire de quarantaine. « Avant la COVID, on ne pouvait pas voyager dans plusieurs pays sans vaccins, par exemple le vaccin contre la fièvre jaune en Afrique », rappelle la professeure Roxane Borgès Da Silva.

Une autre dose de rappel l’automne prochain

Québec n’a pas statué sur une éventuelle quatrième dose de vaccin, maintenant ou à l’automne. Avec l’efficacité vaccinale de la troisième dose qui devrait diminuer avec le temps, il faut s’attendre à une quatrième dose à l’automne « au minimum pour les personnes de 60 ans et plus et les personnes vulnérables », selon André Veillette, immunologiste et professeur à l’Université de Montréal. À long terme, de nombreux experts estiment qu’il faudra une dose de rappel annuelle pour la COVID-19.

Pas à l’abri d’un nouvel Omicron

Avertissement : ce scénario optimiste d’une vie plus normale pourrait s’écrouler d’un seul coup avec l’arrivée d’un nouveau variant plus dangereux qu’Omicron qui résiste au vaccin.

Il y aura assurément de nouveaux variants. La question est de savoir s’ils seront plus dangereux qu’Omicron.

Résisteront-ils aux trois doses de vaccin ? Seront-ils plus contagieux ? Plus virulents ? Si la réponse à deux de ces questions est positive, nous serons probablement replongés dans un scénario Omicron où il faudra ressortir des mesures sanitaires plus sévères.

Ce scénario est « plausible », estime le professeur André Veillette.

« Parfois, on se retrouve aussi avec de nouvelles souches de l’influenza qui sont plus dangereuses certaines années », dit le virologue Benoit Barbeau.

Les conditions ayant créé Omicron sont toujours là : la population mondiale n’est pas suffisamment vaccinée. L’Afrique est vaccinée à deux doses à seulement 11 %, les autres continents sont vaccinés à entre 60 % et 69 %.

Le scénario le plus probable reste toutefois que la COVID-19 mute en un virus plus contagieux, mais moins sévère, selon Alain Lamarre.

La COVID-19 finira-t-elle un jour ?

« J’espère me tromper, mais il va probablement y avoir d’autres vagues, comme l’influenza revient chaque année », dit la Dre Caroline Quach.

Le scénario optimiste : d’ici un an ou deux, la COVID-19 sera un virus qui frappera surtout l’automne et l’hiver, comme l’influenza.

« Je suis optimiste, mais c’est un virus qui, même au niveau endémique, va infecter beaucoup de gens et va faire pas mal plus de décès par année que l’influenza », dit l’épidémiologiste Benoît Mâsse.

Ce qui donne espoir aux experts : l’efficacité des vaccins actuels contre la COVID-19. Et les futurs vaccins qu’on est en train de développer. « Avec un vaccin qui va nous protéger contre un plus grand spectre de mutations du virus, on va pouvoir retourner à une certaine normalité », dit la professeure Roxane Borgès Da Silva.

Comment combattra-t-on la COVID-19 à long terme ? Voilà un débat qui s’annonce complexe. « Ça va prendre des états généraux pour comprendre où la société est prête à aller en matière de risques d’un côté comme de l’autre, dit la Dre Caroline Quach. On a tous besoin de déconfinement. Toutefois, il faudra s’entendre sur ce qu’on est prêts à accepter comme impact sur les soins de santé à moyen comme à long terme. »

En savoir plus

  • 49 %
    Taux de vaccination à trois doses au Québec (5 ans et plus) au 14 février 2022
    SOURCE : MINISTÈRE DE LA SANTÉ DU QUÉBEC
    86 %
    Taux de vaccination à deux doses au Québec (5 ans et plus) au 14 février 2022. Le taux de vaccination pour une dose est de 91 %.
    SOURCE : MINISTÈRE DE LA SANTÉ DU QUÉBEC