(Québec) « L’essentiel » des mesures sanitaires sera levé à compter du 14 mars, soit deux ans presque jour pour jour après le début de la pandémie. Québec a présenté mardi son plan de déconfinement vers le retour « à une vie plus normale ». Les Québécois doivent maintenant « apprendre à vivre avec le virus », tranche François Legault.

Mis à jour le 9 février
Fanny Lévesque
Fanny Lévesque La Presse

Premier allègement significatif : le gouvernement Legault abandonne la « limite légale » pour les rassemblements privés. Allant de la réouverture complète des salles de spectacles, des bars et des lieux de culte jusqu’à la reprise du sport et des tournois organisés, le plan qui s’étale jusqu’au 14 mars ratisse large. (voir écran suivant)

On le dit de plus en plus : il va falloir apprendre à vivre avec le virus. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu’il va falloir soi-même, chaque personne, évaluer ses risques.

François Legault, premier ministre du Québec

Le gouvernement Legault subissait de plus en plus de pression pour desserrer l’étau du confinement au Québec, tandis que la province est l’un des territoires les plus vaccinés dans le monde. Des milliers de Québécois ont manifesté pour la levée des consignes sanitaire, appuyant le « convoi de la liberté », devant le parlement de Québec, le week-end dernier.

Québec maintenait la ligne dure pour garder à flot son « fragile » réseau de la santé, complètement submergé par le tsunami Omicron.

« Au-delà de la manifestation, je pense qu’il faut quand même constater qu’il y a de plus en plus de Québécois qui trouvent qu’il y a trop de contraintes [en raison] de la COVID », a-t-il expliqué mardi. L’insatisfaction venait aussi du terrain. « J’ai un caucus de 74 députés […] et j’ai bien vu, dans les dernières semaines, que la grogne […] augmentait », a admis le premier ministre.

D’ici 34 jours

Québec espère donc y répondre avec son plan de déconfinement : d’ici 34 jours, les Québécois pourront revenir « à une vie plus normale » avec la levée de la majorité des consignes sanitaires. Après deux ans à calculer le nombre d’invités à la maison, les Québécois ne seront notamment plus soumis à une « limite légale » à respecter à l’intérieur, et ce, dès ce samedi.

Il reste que la Santé publique continue de recommander un maximum de dix convives ou de trois adresses différentes. C’est d’ailleurs cette même règle qui s’appliquera dans les restaurants à compter de samedi. Aussi, samedi, tous les visiteurs avec un passeport vaccinal en main pourront rendre visite à leur proche dans les milieux d’hébergement pour aînés à raison d’un maximum de quatre par jour dans les résidences privées pour aînés (RPA) et de deux dans les CHSLD.

Le 28 février sonnera la fin du télétravail obligatoire. Les tournois sportifs seront à nouveau autorisés à ce moment et les salles de spectacles pourront être occupées à 100 %. Les salles à manger et les lieux de culte seront pour leur part rouverts au maximum de leur capacité à partir du 14 mars. C’est aussi à cette date qu’il sera permis de danser et chanter au karaoké dans les bars.

Ces assouplissements s’ajoutent à ceux déjà au calendrier, comme la réouverture des gyms et des spas à compter du 14 février.

Il va y avoir de moins en moins de confinement avec la vaccination. Il va falloir que les Québécois, puis les citoyens en général, apprennent à vivre avec le virus en minimisant leurs risques, en acceptant d’aller chercher leurs doses au fur et à mesure qu’elles sont nécessaires.

François Legault, premier ministre du Québec

À noter que Québec élargit aussi l’accès aux tests de dépistage de type PCR aux personnes âgées de 70 ans et plus qui présentent des symptômes de la COVID-19 ainsi qu’aux proches aidants qui les accompagnent.

Un plan « graduel »

Le plan de déconfinement a obtenu le sceau d’approbation de la Santé publique, a affirmé M. Legault, qui a évoqué « un risque calculé ». Le premier ministre s’est défendu de vouloir aller trop rapidement, lui qui disait il y a deux semaines vouloir y aller « mollo » avec l’annonce d’allègements.

« Pour nous, ça reste [un plan] graduel et ça reste probable que ce qui est proposé tienne la route solidement », a assuré le directeur national de santé publique par intérim, le DLuc Boileau. « On a de meilleures éclaircies cette semaine », a-t-il ajouté en faisant allusion à la situation dans les hôpitaux.

Québec s’attend à ce que les nouveaux assouplissements puissent entraîner une hausse des hospitalisations au cours des prochaines semaines. Les hospitalisations sont passées de 3400, il y a trois semaines, à quelque 2400 aujourd’hui, ce qui donne « une marge de manœuvre » au gouvernement pour déconfiner.

Et pour le reste ?

La Santé publique ne prévoit pas « au moins jusqu’au 14 mars » de lever le port du masque sur les bancs d’école et dans certains lieux publics. « Ça demeure une mesure très efficace pour réduire la contagion », a précisé le DBoileau. Il en va de même pour le passeport vaccinal que Québec n’a pas l’intention d’abolir.

« Pour moi, le passeport vaccinal, il est là pour rester », a affirmé le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé. Ce dernier a même évoqué « qu’il pourrait faire partie des outils » advenant une sixième vague à l’automne prochain. Il n’a toujours pas déterminé à quel moment la troisième dose pourrait être exigée.

La fin de l’urgence sanitaire, réclamée depuis des mois par l’opposition, viendra seulement après l’adoption d’un projet de loi qui assurera le maintien de certaines mesures d’exception, comme le passeport vaccinal et les primes versées au personnel de la santé. Le texte législatif sera déposé en mars, a affirmé mardi le premier ministre, et son adoption pourrait venir au printemps.

L’état d’urgence sanitaire confère des pouvoirs exceptionnels au gouvernement, comme la possibilité d’accorder des contrats publics de gré à gré sans passer par les processus habituels d’appel d’offres.

Ils ont dit

C’est inquiétant ! La population n’a aucune garantie de ne pas revenir en arrière. Le gouvernement doit se ressaisir et cesser de continuer avec cette gestion publique médiocre de la pandémie. Ce gouvernement doit accepter de recourir à des pratiques qui ont fait leurs preuves et démontré leur utilité telles que le suivi des eaux usées et bien d’autres encore.

Monsef Derraji, porte-parole en matière de santé, Parti libéral du Québec

Personnellement, ce que je retiens du point de presse d’aujourd’hui, c’est ce dont le gouvernement n’a pas parlé. François Legault nous dit qu’il faut ‟vivre avec le virus », mais il ne donne pas les outils aux Québécois pour le faire. Rien n’a été annoncé pour améliorer la ventilation dans les écoles, pour distribuer massivement des masques N95 et pour relancer le dépistage PCR.

Gabriel Nadeau-Dubois, chef parlementaire de Québec solidaire

Le calendrier de déconfinement aurait dû également servir à déconfiner la démocratie. Au lieu de ça, le gouvernement continue de gérer les vagues comme il a géré la première : en catimini, sans transparence ni débat à l’Assemblée nationale. Ça donne des décisions très politiques et parfois incompréhensibles.

Paul St-Pierre Plamondon, chef du Parti québécois

Le sceau des experts

Suffisamment prudent, et assez complet. Si le plan de déconfinement annoncé mardi par le gouvernement Legault est bien reçu par la plupart des experts sondés par La Presse, ceux-ci rappellent toutefois l’importance d’y aller par étapes, afin de se donner la « meilleure chance » de ne pas reculer.

« C’est effectivement assez prudent, sans l’être trop non plus. À un moment, il fallait arriver à faire en sorte que les gens retrouvent une vie normale, tout en étant vigilants. Et c’est ce que je vois dans ce plan », affirme la Dre Marie-Pascale Pomey, experte en politiques publiques à l’École de santé publique de Montréal.

Avec l’allègement des mesures, qui s’étalera jusqu’au 14 mars, date à laquelle « l’essentiel » des mesures sera levé, il était important de « se garder des moyens pour intervenir rapidement, en cas de besoin », affirme l’experte. Conserver le port du masque et le passeport vaccinal semble « une bonne sécurité », à ses yeux.

Ce que je déplore, toutefois, c’est de ne pas parler autant des tests rapides. Ça devrait davantage être dans leur langage. Il faut vraiment continuer à autodiscipliner les personnes dans leur utilisation de ces tests. Ça aussi, ça fait partie du filet de sécurité.

La Dre Marie-Pascale Pomey, experte en politiques publiques à l’École de santé publique de Montréal

« Globalement, la logique est maintenue par rapport à ce qui avait été annoncé au cours des dernières semaines, affirme la Dre Pomey. On doit maintenant aller tranquillement vers cette certaine forme de normalité. »

Le printemps « à nos portes »

Pour le virologue Benoit Barbeau, professeur au département des sciences biologiques de l’UQAM, le déconfinement complet du Québec surviendra à un moment particulièrement propice à un contrôle de la situation. « La mi-mars va vraiment être un tournant, mais ce qui est bien, c’est qu’à ce moment, le printemps sera à nos portes. Les gens vont donc profiter bien davantage de l’extérieur, ce qui va aider à réduire la transmission », raisonne-t-il.

À ses yeux aussi, le plan est « suffisamment prudent », surtout parce que le gouvernement « se donne plusieurs semaines entre une série de mesures suivie d’une autre, ce qui permettra de s’assurer que la situation ne dérape pas ».

« Ça demeure encore plus prudent, je dirais, que dans l’ensemble des autres provinces canadiennes, surtout en comparaison avec la Saskatchewan », remarque M. Barbeau.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Benoit Barbeau, virologue

Certains auraient peut-être voulu que ça soit encore plus rapide, mais d’y aller trop vite pourrait créer des hausses trop fortes. Il faut à tout prix éviter d’encore engorger le réseau hospitalier.

Benoit Barbeau, virologue

L’épidémiologiste Hélène Carabin est du même avis. « Ce virus-là ne va pas partir, et il va falloir effectivement qu’on apprenne à vivre avec lui. Oui, les cas risquent de remonter, et oui, le problème demeure la capacité hospitalière au Québec, mais les gens sont tannés et il y a des conséquences trop importantes sur la santé mentale. On ne pouvait plus continuer comme ça à mon avis », fait-elle valoir, en ajoutant que de « maintenir le masque, déjà c’est énorme » comme mesure de protection.

Le Dr André Veillette, chercheur à l’Institut de recherches cliniques de Montréal, parle aussi d’un plan assez « prudent », mais se dit pour sa part « un peu mal à l’aise avec le fait qu’autant de mesures soient annoncées en même temps ». « Ça fait beaucoup, beaucoup de facteurs à considérer, surtout qu’il y a encore l’incertitude du variant BA.2 et qu’il y a encore pas mal de cas. Il va falloir surveiller ça de près », prévient-il.

Repenser le réseau

À l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec, le président, le DGilbert Boucher, va aussi en ce sens.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Le DGilbert Boucher, président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec

La population a besoin de déconfiner, on le sent, donc je pense que c’est le temps de le faire. On voit que dans les urgences, il y a de moins en moins de COVID, donc il y a une marge de manœuvre. On peut se le permettre.

Le DGilbert Boucher, président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec

Dans l’intervalle, le Québec devra toutefois « repenser le système de santé » le plus rapidement possible, réitère le DBoucher. « On ne voit pas les travailleurs revenir en masse, et on sait que les ressources ne seront pas largement augmentées. Il faut repenser le système, augmenter son efficacité, augmenter le flot hospitalier. La population a besoin de services et il faut pouvoir lui en donner. Ce n’est pas juste la COVID qui empêche des soins présentement, c’est le fait qu’on manque énormément de personnel », note-t-il.

Selon le DBoucher, l’une des leçons positives de la pandémie aura été les unités COVID-19. « Ce sont des dispositifs extrêmement efficaces. Il n’y en a pas, de patients COVID qui restaient deux jours de trop à l’hôpital. Ce sont des modèles qu’il faut ramener et implanter, pour utiliser les lits de la bonne manière », suggère-t-il.

Avec Henri Ouellette-Vézina, La Presse