Plusieurs pays européens ont dans une large mesure assoupli – voire carrément abandonné – les mesures sanitaires au cours des derniers jours. De quoi faire rêver bien des Québécois, y compris de bruyants camionneurs à Québec et à Ottawa, qui se demandent : « Pourquoi pas nous ? »

Publié le 5 février
Suzanne Colpron
Suzanne Colpron La Presse

Des mesures strictes

PHOTO BOB EDME, ASSOCIATED PRESS

Passants se promenant sans masque à Saint-Jean-de-Luz, en France, où le masque en extérieur n’est plus requis depuis le 2 février.

Les données internationales leur donnent raison. Le Canada est aujourd’hui l’un des pays où les restrictions sont les plus sévères, avec l’Allemagne, selon les indices de rigueur des mesures (stringency index), basés sur un modèle développé à Oxford. Et le Québec, qui a été la province la plus souple au sein du Canada au cours de l’automne, est devenu la plus stricte, après la région atlantique. La tendance est à l’assouplissement dans le monde industrialisé. Mais attention ! Même si on parle beaucoup du Danemark et de l’Angleterre, qui ont dit adieu au masque et à l’essentiel des restrictions, la plupart des pays restent sévères. Par exemple, la France vient tout juste d’abandonner l’obligation de porter le masque à l’extérieur, et l’Espagne ne le fera que mardi prochain.

Un système de santé fragile

PHOTO JEAN-FRANÇOIS BADIAS, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Patient atteint de la COVID-19 aux soins intensifs d’un hôpital de Strasbourg, en France, en janvier dernier

L’un des principaux facteurs dictant le relâchement des mesures sanitaires est l’état du réseau hospitalier d’un pays. Dans le cas du Québec, les mesures très sévères décrétées le 31 décembre s’expliquent par l’incidence d’Omicron sur le réseau hospitalier, à ce point submergé qu’on a dû procéder à un délestage massif. Cette crise a été causée par le manque de lits dans les hôpitaux : le Québec en compte 1865 par million d’habitants. La France ? 5800. Bien des endroits avec beaucoup de cas n’ont pas eu à réagir avec autant de vigueur parce que leur système hospitalier était capable d’encaisser le choc. La « lumière au bout du tunnel » que le premier ministre François Legault attendait pour annoncer des mesures d’assouplissement, le 25 janvier, c’était le moment où le nombre de nouvelles hospitalisations commencerait à baisser.

Une dose de rappel tardive

PHOTO TOBY MELVILLE, ARCHIVES REUTERS

Personnes faisant la queue en décembre dernier près d’un centre de vaccination contre la COVID-19, à Londres

La vaccination joue également un rôle majeur. Même si le variant Omicron s’est avéré capable de déjouer le vaccin, une troisième dose a semblé assurer une protection adéquate et, surtout, protéger contre l’hospitalisation et les complications graves. Or, au Québec, « on a manqué le bateau de la dose de rappel », analyse Yanick Labrie, économiste de la santé. Roxane Borgès Da Silva, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, rappelle qu’en novembre, le gouvernement a fait le pari de la vaccination des enfants. Face au nombre élevé d’éclosions dans les écoles, « il a mis la priorité sur la vaccination des enfants de 5 à 11 ans, plutôt que sur la troisième dose. Et malheureusement, ce pari était le mauvais à faire ». À ce jour, 80,6 % des Québécois ont reçu deux doses de vaccin et 44,2 % ont eu une dose de rappel. Au Danemark, 61,56 % de la population a reçu une troisième dose. Au Royaume-Uni, c’est 54,86 %.

Relâchement et idéologie

PHOTO MICHAEL BELL, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Scott Moe, premier ministre de la Saskatchewan

Un autre élément à mettre dans la balance, c’est l’idéologie. « Les gouvernements conservateurs vont relâcher beaucoup plus vite les mesures, comme l’Angleterre », fait remarquer Mme Borgès Da Silva. Depuis le début de la pandémie, les pays dirigés par des politiciens de droite ont eu tendance à minimiser la maladie et à s’opposer aux mesures contraignantes. Aux États-Unis, par exemple, l’hostilité aux règles sanitaires a été plus marquée dans les États républicains, comme en Floride. Le même phénomène s’est produit au Canada, où le premier ministre albertain, Jason Kenney, a décrit la COVID-19 comme « une grippe qui ne menace généralement pas la vie » de la population générale, en mai 2020. Et c’est en Saskatchewan que le premier ministre Scott Moe vient d’affirmer que les vaccins ne réduisent plus la propagation du variant Omicron.

À quand l’endémie ?

PHOTO NACHO DOCE, ARCHIVES REUTERS

Touristes se baladant le 1er février dernier à Barcelone, en Espagne, où la COVID-19 est maintenant considérée comme une maladie endémique.

On parle de pandémie pour décrire une épidémie touchant une grande zone géographique, mais d’endémie pour décrire une maladie infectieuse habituellement présente dans une région donnée, comme la grippe. Plusieurs estiment qu’il sera bientôt possible de traiter la COVID-19 comme une endémie. « On va passer d’une pandémie à une endémie, mais ça ne se fera pas du jour au lendemain », prévient Karl Weiss, médecin microbiologiste et infectiologue à l’Hôpital général juif de Montréal. « Il va falloir apprendre à vivre avec ce virus qui va rester cyclique, comme la grippe, avec des pics hivernaux. Ça va être un passage graduel sans qu’on s’en rende compte. On est peut-être déjà dedans. » Certains pays ont décrété qu’on était rendus au stade de l’endémie, comme l’Espagne. D’autres le font implicitement, comme le Danemark, la Norvège et Israël.

Le seuil de tolérance

PHOTO DOMINICK GRAVEL, ARCHIVES LA PRESSE

Rue du Vieux-Montréal déserte, le 31 décembre dernier, lors de l’entrée en vigueur du deuxième couvre-feu au Québec depuis le début de la pandémie

Dans ses décisions, un gouvernement doit aussi tenir compte de facteurs de nature sociale : le seuil de tolérance des citoyens, leur degré de respect des consignes, les effets secondaires sur la santé mentale, etc. Nous ne parlons pas ici du mouvement des camionneurs, qui n’a rien à voir avec le ras-le-bol d’un grand nombre de citoyens. Mais il ne faut pas oublier que le Québec a été la seule province à être frappée, deux fois, par un couvre-feu, sans que cela semble s’être traduit par une meilleure performance dans la lutte contre la pandémie. « La population est de moins en moins patiente, constate l’économiste Yanick Labrie. Globalement, il y a un mécontentement populaire. On commence à trouver que ça va faire. » Et n’oublions pas les considérations politiques. Un gouvernement aux prises avec la pandémie pensera à sa popularité, surtout s’il est proche d’une échéance électorale.

Suivre la courbe

PHOTO HENNING BAGGER, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Gens faisant la queue le 23 décembre dernier pour obtenir des tests rapides à Aalborg, au Danemark, qui avait fait état deux jours plus tôt d’un nouveau record de cas quotidiens.

Règle générale, les pays durcissent les règles quand une nouvelle vague les frappe et les relâchent quand le pic est atteint et que les cas baissent. Et c’est très exactement ce à quoi on a assisté en ce début d’année. Pour se comparer, il faut regarder ce que les scientifiques appellent la trajectoire épidémique, qui varie d’un pays à l’autre. Les deux pays qui ont levé les mesures, le Danemark et l’Angleterre, ont vu leurs cas augmenter en novembre, touchés plus vite par le raz-de-marée Omicron. Pendant que les Québécois se préparaient à fêter Noël et réservaient leur dinde, le virus se propageait à toute vitesse au Danemark, assez pour que le pays se lance dans une campagne de vaccination accélérée. Au Québec, la cinquième vague s’est amorcée à la mi-décembre et le pic des nouvelles infections aurait été franchi au début janvier, selon l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ)*.

* C’est une estimation parce que le Québec, qui a abandonné l’utilisation générale des tests PCR, le 4 janvier, est incapable de mesurer le nombre de nouveaux cas quotidiens.

Le bon rythme

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Salle à manger d’un restaurant de Montréal fermée, au début de mois de janvier, pour se conformer aux mesures sanitaires émises par Québec

Est-ce que le Québec déconfine au bon rythme ? « En réalité, personne ne le sait », répond l’infectiologue Karl Weiss. « Avec le traumatisme des vagues précédentes et ce qu’on vit au Québec, actuellement, un léger excès de prudence n’est pas une mauvaise chose. Mais il faut tenir compte de la population qui est fatiguée, qui est découragée, et qui se demande pourquoi avoir fait tous ces efforts dans le passé si on se retrouve dans cette situation. » Il va falloir attendre au mois de mars pour retrouver un semblant de « vie d’avant », croit-il. « Il ne faut pas qu’on revive, au cours d’une prochaine vague, ce qu’on a vécu pendant cette cinquième vague. Un couvre-feu et un confinement de cette ampleur, rendus à cette étape de la pandémie, ça ne devrait pas arriver. »

Consultez l’indice des mesures sanitaires dans le monde d’Our World in Data (en anglais)

En savoir plus

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    Nombre de patients hospitalisés pour la COVID-19, au Québec, par million d’habitants, le 3 février. Le même jour, à titre de comparaison, on en comptait 192 au Danemark et 485 en France.
    SOURCES : MINISTÈRE DE LA SANTÉ ET DES SERVICES SOCIAUX DU QUÉBEC ET OUR WORLD IN DATA