(Drummondville) Drummondville — À l’hôpital Sainte-Croix de Drummondville, la tension est palpable. Les 30 lits du sixième étage sont occupés à 100 % par des patients atteints de la COVID-19. À leur chevet, 13 travailleurs de la santé entrent et sortent des chambres dans un ballet effréné. Deux étages plus bas, aux soins intensifs, les deux lits réservés aux patients qui ont contracté le virus ne suffisent pas à la demande.

Publié le 22 janvier
Textes : Ariane Lacoursière
Textes : Ariane Lacoursière La Presse
Photos : Olivier Jean
Photos : Olivier Jean La Presse

En temps normal, le sixième étage accueille surtout des patients de médecine ou de cardiologie. Mais depuis septembre, les équipes ont été appelées à soigner des patients atteints de la COVID-19. Et leur nombre n’a fait qu’augmenter dans les dernières semaines, si bien qu’aujourd’hui, les travailleurs doivent faire face à une nouvelle réalité : côtoyer la mort parfois plus d’une fois par jour.

« Au début en septembre, on n’avait que deux ou trois cas [de COVID-19]. Mais ça a flambé avec Omicron », constate Andréa Ricard, chef de l’unité. Le 7 janvier, l’étage entier a été déclaré « zone chaude ». Et les 30 lits sont souvent tous occupés, notait mercredi l’infirmière Audrey Baribeau, assistante au supérieur immédiat au sixième étage, lors du passage de La Presse.

Durant les premières vagues de COVID-19, l’hôpital Sainte-Croix a sporadiquement été appelé à traiter des patients atteints du virus. La majorité était toutefois souvent redirigée vers le Centre hospitalier affilié universitaire régional de Trois-Rivières (CHAUR). Une directive ministérielle datée de l’automne demande que chaque hôpital soigne le plus possible ses patients COVID. Les centres hospitaliers régionaux ne font pas exception. Les équipes du sixième étage de l’hôpital Sainte-Croix ont dû s’adapter rapidement à cette nouvelle réalité. Et depuis Noël, elles sont surchargées.

Pour Mme Ricard, ce changement de clientèle a demandé « beaucoup d’adaptation » aux travailleurs. « Ils travaillent fort. Il y a du temps supplémentaire obligatoire […]. Et le plus gros changement, je dirais, c’est de devoir traiter beaucoup plus de décès qu’à l’habitude. »

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Andréa Ricard, chef d’unité à l’hôpital Sainte-Croix

On n’a jamais eu à composer avec autant de décès […] On a eu 8 décès en 48 heures l’autre fois… C’est dur pour les équipes.

Andréa Ricard, chef d’unité à l’hôpital Sainte-Croix

Jeudi, le Québec a enregistré 98 décès liés à la COVID-19. La moyenne quotidienne de la dernière semaine était de 73, une hausse de 84 % par rapport à la semaine précédente. Alors que durant la première vague de la pandémie, les personnes décédant de la COVID-19 se trouvaient majoritairement en CHSLD, cette fois-ci, elles se retrouvent le plus souvent à l’hôpital.

« Ça fait quelques fois que je dois débrancher un patient. C’est plus dur. Mais je ne me verrais pas faire un autre métier. Malgré tout ça… », dit Annie Fournier, infirmière auxiliaire rencontrée au sixième étage de l’hôpital Sainte-Croix.

« On est plus occupés. Plus fatigués »

Comme l’ensemble de la province, la Mauricie–Centre-du-Québec a été fortement touchée par la cinquième vague de la pandémie. Le nombre de cas de COVID-19 et de patients hospitalisés était tel au début de janvier que l’armée a été appelée en renfort dans les centres de vaccination. Mais alors que de nombreux employés sont absents, les hôpitaux restent sous pression.

702

Nombre d’employés absents au CIUSSS de la Mauricie–Centre-du-Québec mercredi à cause de la COVID-19

Dès qu’un patient guérit de la COVID au sixième étage de l’hôpital Sainte-Croix, il est transféré dans une autre unité, explique Mme Ricard. Mais sa place est presque aussitôt occupée. Qui sont ces patients ? « Des jeunes. Des vieux. Vaccinés ou non », dit Mme Ricard.

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Vicky Biron, préposée aux bénéficiaires

Dans le corridor, un préposé aux bénéficiaires aide un patient étendu sur une civière à enfiler une jaquette et des gants. L’homme atteint de la COVID-19 doit aller passer un examen. Mais pour éviter les contaminations, il doit porter des équipements de protection. « Avec la COVID, c’est plus long, faire nos soins. On est plus occupés. Plus fatigués. On a hâte que ça redevienne comme avant », affirme Vicky Biron, préposée aux bénéficiaires depuis 17 ans.

Le tiers des patients du sixième étage de l’hôpital Sainte-Croix sont hospitalisés pour la COVID-19. Les autres ont eu un résultat positif au virus, mais sont là pour soigner d’autres maladies. Difficile toutefois d’évacuer complètement la COVID-19 du portrait, selon des soignants.

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Annie Fournier, infirmière auxiliaire

Pour plusieurs patients, surtout plus âgés, la COVID ajoute au risque d’avoir des complications.

Annie Fournier, infirmière auxiliaire

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Le DMarco Gallant, chef de service en médecine interne et chef de service des soins intensifs pour l’ensemble des hôpitaux en Mauricie et au Centre-du-Québec

Chef de service en médecine interne et chef de service des soins intensifs pour l’ensemble des hôpitaux en Mauricie et au Centre-du-Québec, le DMarco Gallant confirme que « la COVID-19 ajoute de la morbidité, même si le patient n’est pas traité principalement pour ça ».

Intubée depuis deux semaines

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Andréanne Paulhus, infirmière clinicienne

Au quatrième étage, aux soins intensifs, une femme est étendue sur son lit, intubée. Autour d’elle, l’infirmière clinicienne Andréanne Paulhus s’active. Elle surveille ses signes vitaux. Change son soluté. La patiente de plus de 70 ans atteinte de la COVID-19 est aux soins intensifs depuis 14 jours. Mais elle ne récupère pas suffisamment. Elle pourrait devoir subir une trachéotomie, soit une ouverture de sa trachée, pour pouvoir respirer.

Initialement, l’hôpital Sainte-Croix devait accueillir un maximum de deux patients atteints de la COVID-19 dans ses huit lits de soins intensifs. « Mais on est montés à cinq la semaine passée. Et là on est à trois », explique Marlène Champagne, coordonnatrice des soins critiques au CIUSSS de la Mauricie–Centre-du-Québec

Les trois patients COVID aux soins intensifs sont non vaccinés et traités principalement pour la COVID-19. Sans entrer dans les détails de chaque dossier, le DGallant affirme qu’en général, ses patients non vaccinés ne sont pas nécessairement « antivax ». « On a beaucoup de cas où la maladie mentale entre en jeu », constate le spécialiste.

Le séjour d’un patient atteint de la COVID-19 aux soins intensifs est souvent plus long qu’un séjour habituel, dit le DGallant. Cette femme intubée depuis 14 jours en est un exemple flagrant. Et après les soins intensifs, le séjour de ces patients se poursuit aux étages, où une réadaptation les attend. Avec les nombreuses hospitalisations liées à la COVID-19 enregistrées depuis des semaines au Québec, ces longs séjours hospitaliers font peser un poids énorme sur le réseau de la santé.

À Drummondville, un autre problème contribue à accentuer encore plus la pression : le manque de lits d’hôpital. « C’est connu, il manquait déjà 40 lits ici avant la pandémie », dit le DGallant. Donc quand on ajoute à ce manque chronique de lits 30 patients hospitalisés avec la COVID-19 et 3 aux soins intensifs, l’hôpital est saturé.

Pour absorber cette entrée massive de patients atteints de la COVID-19, le CIUSSS de la Mauricie–Centre-du-Québec a procédé à du délestage. À l’hôpital Sainte-Croix, la capacité du bloc opératoire a été réduite de moitié.

Écart de production chirurgicale par rapport à pareille date l’an dernier au Québec (1er janvier 2022 c. 1er janvier 2021)

Avec les cliniques privées : -45 %

Sans les cliniques privées : -60 %

Source : MSSS

L’infirmière Vicky Roy, qui travaille depuis 2013 au bloc opératoire de l’hôpital Sainte-Croix, est venue prêter main-forte aux soins intensifs. « Je suis une paire de bras de plus. J’étais contente de pouvoir venir aider », dit-elle.

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L’Infirmière Vicky Roy, qui travaille normalement au bloc opératoire, est venue en renfort aux soins intensifs.

Quand on leur demande s’ils sentent que la cinquième vague s’aplatit un peu ces jours-ci, comme le laissent présager les plus récents décomptes et les prévisions des autorités de santé publique, les travailleurs de l’hôpital Sainte-Croix osent à peine le confirmer. « J’ai peur de le dire et que ça recommence à mal aller après », dit Mélanie Côté, chef d’unité aux soins intensifs.

Pour son assistant Julien Francoeur, dire qu’on atteint actuellement le pic de cette cinquième vague équivaut à « prononcer le nom Voldemort ». « Il ne faut pas dire ça ! », lance-t-il en faisant rigoler ses collègues.

Tous en conviennent : les dernières semaines ont été particulièrement difficiles. La moindre embellie serait la bienvenue. « Le plus difficile, c’est de ne jamais pouvoir prévoir. Tout change tout le temps. Vite », dit Mme Côté. « On a toujours dépassé nos capacités en janvier avec l’influenza. Mais là, avec la COVID, c’est vraiment plus fort », dit le DGallant.

Apprendre à traiter la COVID-19

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L’infirmière Andréanne Paulhus et l’inhalothérapeute Sylvane Roy enseignent à leurs collègues comment retourner une patiente en position ventrale, technique qui permet aux personnes gravement atteintes de la COVID-19 de mieux respirer.

Dans une chambre de l’hôpital Sainte-Croix à Drummondville, une vingtaine d’infirmières, de préposés aux bénéficiaires, d’inhalothérapeutes et d’ergothérapeutes sont rassemblés autour d’un lit. Une collègue y est étendue et joue le rôle d’une patiente COVID traitée aux soins intensifs.

L’infirmière Andréanne Paulhus et l’inhalothérapeute Sylvane Roy enseignent à leurs collègues comment retourner cette patiente en position ventrale. Une technique qui permet aux personnes atteintes gravement de la COVID-19 de mieux respirer.

La manœuvre comporte ses inconvénients.

Il n’y a rien de parfait. On sauve la vie de ces patients. Mais il va y avoir des plaies, c’est sûr. Surtout au visage.

Michaël Ménard, ergothérapeute

Cette technique est normalement utilisée dans les hôpitaux offrant des soins plus avancés. Comme le Centre hospitalier affilié universitaire régional de Trois-Rivières (CHAUR), où sont transférés les cas plus graves de COVID-19 en Mauricie–Centre-du-Québec. « Mais avec la hausse des cas qu’on a eue en décembre et en janvier, Trois-Rivières a été très occupé. On veut donc développer l’expertise dans d’autres centres », explique la porte-parole du CIUSSS de la Mauricie–Centre-du-Québec, Kellie Forand.

Les patients aux prises avec des affections trop complexes de l’hôpital Sainte-Croix continueront d’être transférés vers le CHAUR. « Mais on va essayer d’en garder le plus possible ici, quand leur état le permettra », explique le DMarco Gallant. « À plus long terme, la COVID va rester. L’expertise ne sera pas perdue », note Mme Forand.