Après presque deux ans de pandémie, les Québécois sont toujours prêts à coopérer. Mais ils montrent des signes d’impatience. Surtout les jeunes adultes, qui sont au bord du désengagement, révèle un sondage CROP-La Presse.

Publié le 21 janvier
Louise Leduc
Louise Leduc La Presse

Sur une échelle de 1 à 10, la satisfaction des Québécois envers le gouvernement Legault se situe maintenant à 5,9, comparativement à 6,5 il y a un an et à 8,6 au début de la pandémie. Pas de dégringolade généralisée, donc, mais une grogne manifeste des 18 à 34 ans, qui, à 70 %, se disent insatisfaits du gouvernement et sont, en moyenne, plus enclins à enfreindre les consignes sanitaires.

Le sondage CROP demandé par La Presse et réalisé du 14 au 17 janvier témoigne d’un « ras-le-bol certain envers la COVID-19, mais l’adhésion aux mesures sanitaires est encore élevée en général », résume Dominic Bourdages, vice-président de CROP.

« Fatigue accumulée »

Le fait que le taux de satisfaction envers le gouvernement Legault soit maintenant un point au-dessous de la note de passage apparaît normal à Éric Montigny, professeur de science politique à l’Université Laval. « C’est ce que l’on constate aussi dans les autres pays. Un peu partout, il y a eu ce ralliement initial derrière le drapeau, un sentiment qui s’estompe avec la fatigue accumulée. »

« Le message gouvernemental passe encore, poursuit-il. Les gens sont encore prêts à faire un effort. Pas de gaieté de cœur, mais on sent une résilience. »

Cela est pour l’ensemble des personnes sondées, mais le gouvernement Legault aurait tout intérêt à analyser de près les réponses données par les 18 à 34 ans, soutient Claire Durand, professeure de sociologie à l’Université de Montréal et spécialiste des sondages.

Les jeunes de 18 à 34 ans ne donnent en moyenne que 4,5 sur 10 au gouvernement Legault, alors que ce groupe d’âge a beaucoup voté pour la CAQ. Aussi, de question en question, on voit clairement que ce sont eux qui désapprouvent le plus les interdictions et qui craignent le moins la maladie.

Claire Durand, spécialiste des sondages

Au total, 86 % des personnes interrogées se disent d’accord avec l’affirmation : « C’est notre devoir à tous de suivre les règles de la Santé publique. Nous devons tous faire notre part pour arrêter la pandémie. »

Ce taux est un peu moins élevé qu’en 2021 (année où il n’a jamais descendu sous la barre de 91 %), mais il n’y a pas de contestation générale en vue. « C’est loin d’être une chute radicale. Les gens pensent qu’il y a encore un bout à faire avant de se sortir de cette pandémie », estime M. Bourdages.

Liberté réclamée

En conférence de presse jeudi, le premier ministre François Legault a dit sa fierté de voir « le peuple québécois se serrer les coudes » et rester « solidaire ».

Mais lassitude il y a.

Car si les personnes pensent largement qu’il est de leur devoir de respecter les consignes, le pourcentage de celles qui disent les respecter « à la lettre » est un peu plus bas, à 80 %, dans un contexte où une bonne partie de la population a déjà été atteinte par la maladie.

Ici encore, l’exaspération des jeunes est palpable. En toute franchise, un répondant sur deux (49 %) chez les 18 à 34 ans admet qu’il ne peut s’empêcher d’« enfreindre les règles par moments » (au total des groupes d’âge, 34 % sont de cet avis).

Ce sont maintenant 57 % des jeunes de 18 à 34 ans qui croient que « les restrictions dues à la COVID-19 ont assez duré et qu’il est temps que l’on retrouve la liberté » (seulement 36 % des 55 ans et plus étant de cet avis).

Le quart des 18 à 34 ans disent même « ne pas suivre vraiment les règles et ne pas se sentir à risque ».

Et quelles sont les règles, justement ? La professeure Claire Durand fait remarquer qu’en conférence de presse, « l’interdiction des rassemblements dans les maisons n’est presque plus jamais évoquée par le gouvernement ».

Peur moindre face à la maladie

Les inquiétudes face à la maladie elle-même semblent vraiment se dissiper, même si les hôpitaux débordent, qu’il y a du délestage et que le nombre de décès dépasse le sommet atteint l’hiver dernier.

À l’heure actuelle, 58 % des personnes sondées se disent « peu ou pas inquiètes » de contracter personnellement la COVID-19.

Le tiers de la population (31 %) estime maintenant que « la COVID-19 n’est pas plus dangereuse qu’une grosse grippe » (une personne sur deux de 18 à 34 ans est aussi de cet avis).

L’inquiétude des personnes sondées face à la propagation de la COVID-19 au Québec est aussi fortement en baisse, comme en font foi ces 41 % de gens qui se disent « peu ou pas inquiets » de la propagation de la maladie au Québec (seuls 28 % étaient de cet avis en janvier 2021).

En fait, la plus grande inquiétude des gens, ce sont les répercussions sur l’économie du Québec. Exactement comme en janvier 2021, 77 % s’en disent « assez inquiets ou très inquiets ».

Pas de retour à la normale en vue

Les deux tiers des personnes interrogées ne croient pas à un retour à la normale avant un an (35 % l’entrevoyant d’ici un an ou deux, 34 % dans plus de deux ans).

« On sent que les gens ne veulent plus être optimistes et ils en ont assez que leurs espoirs soient déçus », avance Dominic Bourdages, de chez CROP.

Le huis clos passe de moins en moins

De plus en plus de Québécois ont maintenant contracté le variant Omicron, ce qui teinte sans doute les réponses au sondage et cette pression exercée à l’égard du premier ministre François Legault pour la levée de certaines restrictions. Oui, les gens ont hâte de se retrouver, mais l’obligation de poursuivre le télétravail quand cela est possible, elle, dérange peu.

L’interdiction de se rassembler de plus en plus lourde

L’interdiction des rassemblements passe maintenant plus difficilement. À pareille date l’an dernier, 80 % des personnes sondées adhéraient à cette mesure pour éviter la propagation de la COVID-19. Seulement 59 % des gens sont aujourd’hui d’accord avec cette interdiction. À l’inverse, le télétravail obligatoire, lorsque cela est possible, continue d’être largement accepté (à 86 %). Seulement 56 % des répondants sont d’accord avec la fermeture des bars, des restaurants, des cinémas, des salles de spectacle, des casinos et des spas. Mais 70 % se sont dits favorables au report de la rentrée scolaire au 17 janvier, et 83 %, à la levée du couvre-feu.

Un virus qui frappe plus près de nous

Combien de gens ont contracté la COVID-19 ? La Santé publique et les gouvernements naviguent à vue en bonne partie depuis des semaines, très peu de dépistage se faisant encore. Dans le cadre du sondage, 23 % des personnes interrogées ont dit qu’au moins une personne de leur foyer avait déjà contracté la maladie, 4 % répondant par ailleurs « ne pas être certaines ». Au départ, « on voyait des images très fortes de personnes atteintes, mais peu de personnes dans notre entourage étaient touchées, fait aussi observer Dominic Bourdages, vice-président de CROP. Là, ce sont trois de nos collègues, notre sœur, notre père, et cela a un impact sur l’appréciation que chacun a de la crise. »

Le passeport vaccinal, ça passe

Au total, 73 % des personnes sondées se sont dites favorables à l’obligation du passeport vaccinal pour entrer dans les succursales de la SAQ et de la SQDC, et plus de 6 répondants sur 10 se sont dits d’accord avec son imposition à l’entrée des commerces de grande superficie (exception faite des épiceries et des pharmacies). Cette mesure obtient particulièrement l’aval des gens de 55 ans et plus, qui, à 87 %, sont d’accord avec le passeport vaccinal obligatoire à la SAQ et à la SQDC, et à 82 % pour les commerces de grande superficie. Ceux dont le foyer a été touché par la COVID-19 sont, eux, légèrement moins d’accord avec cette obligation de montrer patte blanche pour entrer dans des commerces.

Va pour une « contribution santé » substantielle

L’idée d’une « contribution santé » imposée aux non-vaccinés rallie 65 % des répondants. Mais à combien devrait-elle se chiffrer ? Là-dessus, les avis sont partagés. Un tiers des personnes interrogées trouvent qu’elle devrait se situer entre 100 $ et 500 $, un tiers souhaitant qu’elle soit de plus de 1000 $. La sociologue Claire Durand croit cependant qu’il est encore tôt pour que l’on y voie clair. « Les réponses à cette question seront plus intéressantes si on les pose de nouveau dans quelques mois, quand le débat à l’Assemblée national aura été fait. Pour l’instant, les gens en savent encore trop peu. »

Stress et déprime en hausse

Par rapport à l’an dernier, 44 % des personnes interrogées disent se sentir plus « déprimées, tristes ou stressées », et ces sentiments sont presque autant éprouvés par les jeunes de 18 à 34 ans (51 %) que par les gens de 35 à 54 ans (48 %). Le moral des gens de 55 ans et plus est meilleur. En octobre 2020, quand CROP avait aussi demandé aux personnes sondées si elles se sentaient plus tristes, déprimées ou stressées depuis le début de la deuxième vague, 36 % avaient répondu par l’affirmative.