(Montréal) Au dernier jour de l’enquête de la coroner Géhane Kamel sur les décès de personnes aînées durant la première vague de la pandémie, le ministère de la Santé a démenti plusieurs allégations sorties de la bouche de différents témoins au cours des derniers mois.

Mis à jour le 20 janvier
Clara Descurninges La Presse Canadienne

« La source des situations dramatiques qui font l’objet de l’enquête n’est pas systématique, mais plutôt locale », a déclaré jeudi l’une des avocates du ministère, Me Marie-France Le Bel. Elle a rappelé que « la majorité des CHSLD, soit 61 %, ont été épargnés par la COVID-19 » durant la première vague.

Elle répondait ainsi aux critiques présentées par des syndicats et plusieurs gestionnaires, disant que la réforme Barrette de 2015 avait créé des monstres bureaucratiques où la communication est difficile et les décisions retardées à cause de la grande structure hiérarchique.

Directives incomprises

Me Le Bel a aussi affirmé que, malgré des témoignages de travailleurs de la santé, « le port du masque n’a jamais été interdit par le ministère ». Dans certains CHSLD, des responsables locaux avaient empêché leurs employés d’apporter leurs propres masques chirurgicaux, car cela risquait de faire peur aux résidants.

Sa collègue, Me Alexandra Hodder, a ajouté qu’« il n’y a jamais eu d’interdiction de transfert (des résidants de CHSLD) aux centres hospitaliers », puisque cela « relève du jugement clinique des médecins ». C’est pourtant de cette manière que les directives ont été comprises par plusieurs établissements, une famille ayant même dû appeler elle-même le 911 pour qu’une ambulance vienne chercher son proche.

De la même manière, le ministère n’aurait jamais demandé aux CHSLD de revoir les niveaux de soins des patients à la baisse, contrairement à ce que plusieurs témoins ont affirmé. Plutôt, « l’idée était de mettre à jour les niveaux de soins pour concorder avec la volonté réelle des patients et des familles », a expliqué Me Hodder.

D’un autre côté, l’avocate a aussi soutenu que la communication était bonne entre les diverses instances, puisque « la réalité, c’est que les gens du réseau se parlent tous les jours », notamment lors de réunions virtuelles avec des représentants des CISSS et CIUSSS.

Angle mort ?

Plusieurs, dont l’avocat d’une demi-douzaine de CISSS et CIUSSS, ont reproché au ministère de n’avoir pas pris en compte les milieux de vie pour aînés dans sa préparation à la pandémie.

« Cette théorie-là provient d’observateurs externes du gouvernement qui vous rapportent des présomptions », a répondu Me Hodder.

« Il est vrai qu’une attention particulière a été portée aux hôpitaux », puisque c’était eux qui étaient frappés de plein fouet dans les autres pays, a précisé Me Le Bel.

Elle a toutefois insisté sur le fait que les préparations de janvier et février concernaient l’ensemble du réseau, et donc aussi les CHSLD. « Ce n’est pas parce qu’on n’a pas nommé les CHSLD dans les documents et les rencontres qu’ils étaient exclus. »

Pour ce qui est de cette préparation elle-même, que certains ont jugée inadéquate, elle a rappelé que les connaissances scientifiques sur la COVID-19 étaient à l’époque limitées. « On ne se prépare pas à une tempête comme on se prépare à un tsunami, et personne n’a anticipé le tsunami qui s’est abattu sur nous. »

CISSS et CIUSSS

Les CISSS et les CIUSSS ne sont pas à blâmer pour l’hécatombe en CHSLD durant la première vague de la pandémie, a pour sa part soutenu l’avocat de plusieurs d’entre eux, Me Luc de la Sablonnière.

Il a toutefois convenu qu’« il y a certainement un grand nombre d’améliorations qui doivent être apportées ».

Il a aussi pointé du doigt plusieurs problèmes qui existaient même avant la pandémie de COVID-19, comme le fait que « bon nombre d’installations matérielles sont inadéquates et inadaptées », un point qui avait été soulevé dans plusieurs témoignages.

« Il est acquis que les CHSLD et la santé publique ont été les enfants pauvres du réseau […] depuis au moins trois décennies », a-t-il expliqué. Cette même constatation avait été faite par les représentants de plusieurs syndicats de travailleurs de la santé, plus tôt cette semaine.

Il a aussi appelé à un changement de culture concernant la conception que l’on se fait des CHSLD. Alors que ceux-ci avaient au départ été conçus comme des milieux de vie, l’alourdissement graduel des problèmes de santé de leur clientèle les obligerait à devenir avant tout des milieux de soins.

Le contexte de l’enquête

L’enquête de la coroner, dont les audiences ont pris fin jeudi, s’est penchée sur les morts de personnes âgées ou vulnérables survenues dans des milieux d’hébergement au cours de la première vague de la pandémie de COVID-19.

Pendant cette vague initiale, du 25 février au 11 juillet 2020, les Québécois de 70 ans et plus ont compté pour 92 % des décès dus à la COVID-19, d’après des données de l’Institut national de santé publique du Québec. Ce sont 5211 d’entre eux qui ont alors succombé à la maladie.

L’enquête s’est limitée aux évènements ayant eu lieu entre le 12 mars et le 1er mai, au plus fort de la crise. Son objectif n’est pas de désigner un coupable, mais bien de formuler des recommandations pour éviter de futures tragédies.

Six CHSLD et une résidence privée pour aînés ont été désignés comme échantillon. Un décès a été examiné pour chaque établissement, puis la coroner s’est penchée sur la gestion provinciale de la crise.

Cet article a été produit avec le soutien financier des Bourses Facebook et La Presse Canadienne pour les nouvelles.