Malgré le délestage et des inquiétudes sur la qualité de l’air dans les classes, les élèves du Québec seront de retour à leurs pupitres dès lundi. Le gouvernement maintient que les classes sont sûres, mais des experts évoquent une « catastrophe annoncée ». Entre-temps, les centres de services scolaires sont invités à élaborer leurs plans de contingence… et à se préparer à recourir à des parents pour surveiller les classes si trop d’enseignants doivent s’absenter.

Publié le 14 janvier

COVID-STOP plaide pour un report de la rentrée d’hiver

Ariane Lacoursière
Ariane Lacoursière La Presse

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Les scientifiques du collectif COVID-STOP demandent au gouvernement de reporter le retour en classe de deux semaines, « le temps de mettre sur pied un plan clair ».

« Rien n’a été fait pour réduire la transmission aérienne » dans les écoles, si bien que le retour en classe des élèves dès lundi n’est rien de moins qu’une « catastrophe annoncée », estiment des scientifiques du collectif COVID-STOP. Ceux-ci demandent de reporter le retour en classe de deux semaines, « le temps de mettre sur pied un plan clair ».

Dans une pétition lancée jeudi, le collectif rappelle qu’avant les Fêtes, 50 % des éclosions étaient en milieu scolaire. « Et rien ne permet de dire que la situation sera différente dans les prochaines semaines », affirme Nancy Delagrave, coordonnatrice scientifique de COVID-STOP.

Le collectif note que le délestage est majeur actuellement dans les hôpitaux. « Je ne vois pas comment le réseau de la santé pourra soutenir la transmission accrue qui sera inévitablement associée à cette ouverture précipitée [des écoles] ne tenant toujours pas compte des aérosols », indique la Dre Anne Bhéreur, membre de COVID-STOP.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Nancy Delagrave, coordonnatrice scientifique du collectif COVID-STOP

On a un virus plus transmissible, et on décide d’en faire fi et de se comporter comme si c’était la grippe, alors qu’on ne peut pas trancher encore certaines questions comme l’effet sur la COVID longue.

Nancy Delagrave, coordonnatrice scientifique du collectif COVID-STOP

Dans sa pétition, COVID-STOP demande que plusieurs mesures soient adoptées dans les écoles, notamment le port du masque N95 par les enseignants qui en font la demande et la mise sur pied d’un plan pour réduire la transmission durant les repas.

Syndicats inquiets

En conférence de presse jeudi, le premier ministre du Québec, François Legault, a indiqué que le variant Omicron avait peu d’effet sur les enfants, surtout s’ils sont vaccinés. Des mesures seront en place pour limiter la transmission, comme le port du masque médical en tout temps. M. Legault a aussi déclaré que le nouveau directeur national de santé publique, le DLuc Boileau, lui avait assuré que la situation de l’air dans les classes était « sécuritaire ».

Le DBoileau a quant à lui affirmé qu’il n’est pas démontré que le milieu scolaire, dans le contexte de la COVID-19, est un milieu qui accentuera les éclosions et la transmission communautaire pour toucher les personnes plus à risque. « C’est peut-être même l’inverse », a-t-il avancé.

Les syndicats ne sont toutefois pas rassurés. « Les enseignants veulent être en classe, mais ils veulent plus de sécurité. Est-ce que la sécurité est là ? Non. Sur la qualité de l’air, on n’a toujours pas de réponse. On se fait dire que c’est sécuritaire, mais d’où viennent les recherches ? La vaccination n’est pas là, les masques N95 ne sont pas là », déplore Josée Scalabrini, présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE-CSQ).

On exige que le gouvernement achète et installe des échangeurs d’air dans les classes où un problème d’aération subsiste.

Sylvain Mallette, président de la Fédération autonome de l’enseignement

Professeur d’hygiène du travail à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, Maximilien Debia déplore de son côté que le gouvernement écarte toujours les purificateurs d’air dans son plan de lutte contre la COVID-19 dans les écoles. « Ces appareils sont certainement efficaces pour réduire la concentration d’aérosols dans une pièce », dit-il.

M. Debia, qui n’est pas du Collectif COVID-STOP, estime qu’« il n’y a pas de raisons de croire que la situation sera différente d’avant Noël » dans les écoles. Selon lui, les purificateurs d’air « font partie des différents outils qui devraient être utilisés » pour limiter la transmission dans ces milieux. Une réunion technique gouvernementale se tiendra ce vendredi matin, notamment sur la qualité de l’air dans les écoles.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Le DLuc Boileau, directeur national de santé publique

Pas de masque N95 pour les enseignants

Le DLuc Boileau a aussi dit en point de presse que les analyses montraient que « ce ne serait pas vraiment plus sécuritaire » de porter le masque N95 pour les professeurs. « Je ne veux pas dire que le N95 est inefficace », dit-il. Mais dans le milieu scolaire, il n’y a selon lui « pas de motif de croire » que le N95 est nécessaire.

Des masques N95 seront distribués en milieu scolaire, mais uniquement dans des lieux précis, notamment dans certaines classes spécialisées.

Dans un communiqué publié jeudi après-midi, l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) a indiqué qu’une revue de littérature avait été menée et avait conclu que si le N95 est plus efficace lors de tests en laboratoire, le masque médical est aussi efficace en « contexte de travail réel ».

Selon l’INSPQ, « pour que le masque N95 atteigne son plein potentiel, il doit être ajusté au visage […]. Les études suggèrent que l’adhésion est meilleure pour le masque médical que pour le N95, possiblement parce que le N95 est associé à plus d’inconfort ».

Un message similaire a été diffusé mercredi par les autorités de santé publique de l’Ontario. Le gouvernement ontarien avait tout de même annoncé la veille que 9 millions de masques N95 seraient distribués aux enseignants et éducateurs de la province.

Ces conclusions de l’INSPQ sur le N95 ne font pas l’unanimité dans le milieu scientifique.

Microbiologiste, biochimiste et chercheuse en prévention des risques chimiques, biologiques, mécaniques et physiques à l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail, Geneviève Marchand martèle depuis des mois que les appareils de protection respiratoire (APR), dont le N95 est le représentant le moins performant, sont supérieurs aux masques médicaux.

Selon Mme Marchand, plusieurs études analysées par l’INSPQ dans sa revue de littérature « comportent des lacunes ». « Si le N95 est supérieur en laboratoire, mais qu’en contexte de travail, il devient moins performant, il faut revoir nos façons de faire. Au lieu de viser vers le bas en adoptant le masque médical, si on rencontre des problèmes avec le N95, allons vers un autre APR, par exemple. Ou donnons plus de formation », dit-elle.

Avec la collaboration de Florence Morin-Martel et d’Henri Ouellette-Vézina, La Presse

Des parents dans les classes en « dernier recours »

Marie-Eve Morasse
Marie-Eve Morasse La Presse
Hugo Pilon-Larose
Hugo Pilon-Larose La Presse

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Des parents volontaires pourraient être appelés à surveiller des classes si un grand nombre d’enseignants devaient s’isoler en raison de la COVID-19 au cours des prochaines semaines.

Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a défendu jeudi l’idée de faire appel à des parents pour surveiller une classe si trop d’enseignants sont absents. Il s’agit d’un « dernier recours », a-t-il assuré.

« On ne demande pas aux parents de devenir des enseignants ni des suppléants. Il est possible que de manière exceptionnelle, en dernier recours, temporairement, un parent vienne surveiller une classe », a déclaré Jean-François Roberge en point de presse à Montréal, jeudi.

Québec a soumis jeudi aux centres de services scolaires, aux commissions scolaires anglophones et aux écoles privées les lignes directrices à suivre pour élaborer leur « plan de contingence ».

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, en point de presse jeudi

Dans ce document, obtenu par La Presse, le Ministère prévient qu’« un très grand nombre de salariés, tous corps d’emploi confondus, devront s’isoler pour quelques jours dans les prochaines semaines », et prévoit que les centres de services scolaires pourraient avoir recours à des ressources à l’extérieur de l’école.

Des organismes comme Alloprof pourront être sollicités, ou encore des parents volontaires « aptes à soutenir les élèves en classe dans leurs apprentissages durant l’absence physique de l’enseignant ».

Si la situation s’aggrave, on fera d’abord appel à des suppléants ou on se tournera vers l’enseignement à distance, a expliqué le ministre Jean-François Roberge.

On a aussi un décret qui permet aux centres de services scolaires d’assigner du personnel. Par exemple, un conseiller pédagogique qui est un ancien enseignant, on va peut-être lui demander de retourner pour donner un coup de main, passer à travers cette crise-là.

Jean-François Roberge, ministre de l’Éducation

La Fédération québécoise des directions d’établissement d’enseignement croit que des parents pourraient être appelés dans les classes au cours des deux à trois prochaines semaines, quand le réseau aura des taux d’absentéisme élevés.

« Il se peut que certains parents aient les compétences pour accompagner des groupes d’élèves, mais ce sera marginal et ce n’est pas ce qui va régler le manque de personnel », a quant à elle déclaré Kathleen Legault, présidente de l’Association montréalaise des directions d’établissement scolaire.

Pas de ruptures de services, dit le ministre

Les mesures qui sont envisagées dans les écoles ne signifient pas pour autant qu’il y aura du « délestage », a assuré le ministre, qui en a appelé à l’« indulgence des parents ».

« On n’est pas à un moment où on va se tourner vers des bris de services. Ce n’est qu’en dernier recours, pour une période d’une journée ou deux, qu’il pourrait arriver qu’on doive fermer une classe », a déclaré le ministre de l’Éducation.

La porte-parole de Québec solidaire en matière d’éducation, Christine Labrie, n’est pas si certaine.

Que le ministre demande aux centres de services scolaires de préparer des plans de contingence, c’est un indicateur qu’on s’apprête à manquer de personnel et que des bris de services auront un impact sur la qualité de l’enseignement.

Christine Labrie, porte-parole de Québec solidaire en matière d’éducation

Le Regroupement des comités de parents autonomes du Québec ne s’est pas montré plus rassuré par les propos du ministre.

« À partir du moment où il n’existe plus la garantie d’avoir du personnel qualifié devant les enfants, on ramène une demande qu’on fait depuis l’été 2020 : évaluer individuellement la progression des apprentissages des élèves », a déclaré son porte-parole Sylvain Martel.

« Encore une fois, il manque tout le côté pédagogique et il manque le côté de la réussite éducative. On se contente de la situation sanitaire, de rouvrir les locaux et d’asseoir les élèves dans ces locaux », a ajouté M. Martel.

La Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE-CSQ) a déploré le manque de préparation de Québec. « Ce que les enseignants vivent, c’est qu’on a pris une décision très rapidement pour le 17 janvier, sans nécessairement être prêt », déplore Josée Scalabrini, présidente de la FSE-CSQ.

On nous parle de la santé psychologique de nos jeunes, mais je veux qu’on se pose la question : s’il fallait qu’on rentre en classe et que plusieurs doivent repartir rapidement, est-ce que ça va être une avancée pour la santé psychologique ?

Josée Scalabrini, présidente de la FSE-CSQ

Des tests rapides au préscolaire et au primaire seulement

Dans les prochaines semaines, 3,6 millions de tests rapides seront distribués aux familles par le truchement des écoles primaires. L’opération sera répétée en février. « Si les symptômes surviennent dans la journée, les écoles seront équipées pour faire ces tests-là », a assuré le ministre.

Tant les parents que les directions d’école et les partis de l’opposition à Québec ont réclamé que ces tests rapides soient aussi distribués aux élèves du secondaire.

Avec la collaboration de Florence Morin-Martel, La Presse

Rentrée dans les cégeps et les universités : « un plan de match » et bien des questions

Léa Carrier
Léa Carrier La Presse

PHOTO PHILIPPE BOIVIN, ARCHIVES COLLABORATION SPÉCIALE

Le retour en classe aura lieu lundi dans les cégeps et les universités.

Appelé à donner des directives claires sur le semestre qui s’amorce, Québec maintient le retour en classe dès lundi dans les cégeps et les universités. Mais des inquiétudes persistent quant à la distribution des tests rapides et les défis logistiques que soulève la propagation du variant Omicron.

Près d’une semaine après la rentrée universitaire et à quelques jours de la reprise des cours dans les cégeps, les établissements d’enseignement supérieur savent enfin à quoi s’en tenir. La Santé publique a donné le feu vert au retour en classe à partir du 17 janvier, mais une période de transition est permise jusqu’au 31 janvier.

« Il y avait beaucoup d’incertitude, mais au moins, la décision a été prise. On a un plan de match », souligne la présidente de la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ), Caroline Quesnel.

Des syndicats ont salué mercredi la volonté du gouvernement de maintenir l’enseignement en présentiel, préférable pour une majorité d’étudiants et des membres du personnel enseignant, à condition que tout soit mis en place pour freiner la propagation du variant Omicron.

Des tests rapides « au cours des prochaines semaines »

Or, le flou persiste toujours sur la distribution de tests rapides, vivement réclamée par les syndicats. Dans un communiqué, le ministère de l’Éducation a confirmé que des tests rapides seraient mis à la disposition du personnel de l’enseignement supérieur, sans préciser combien. Leur distribution devrait se faire « au cours des prochaines semaines ».

Les tests rapides sont pourtant cruciaux pour surveiller les éclosions dans les établissements scolaires, fait valoir le président du syndicat des professeures et professeurs du Cégep Limoilou, Robin Cormier, d’autant que les tests PCR ne sont plus accessibles à la population générale.

Il demeure important pour tout le monde dans le milieu scolaire de pouvoir connaître rapidement sa situation de santé. Une école ou un cégep est un milieu très « ouvert » au sens où l’on côtoie énormément de personnes différentes en relativement peu de temps.

Robin Cormier, président du syndicat des professeures et professeurs du Cégep Limoilou

Des enseignants ont aussi demandé l’accès à des masques N95 dans les classes afin de renforcer leur sentiment de sécurité. En point de presse, le nouveau directeur de la Santé publique, le DLuc Boileau, a laissé entendre que ces derniers ne contribuaient pas à rendre le milieu plus sûr dans un contexte scolaire normal. Des masques N95 seront toutefois distribués au cours de la prochaine semaine dans les classes spécialisées.

Dans un courriel envoyé à La Presse, le ministère de l’Éducation a réitéré que des masques N95 ne seraient pas fournis au personnel enseignant. L’élargissement du passeport vaccinal aux cégeps et aux universités, comme l’a récemment suggéré le président de la Commission de l’éthique de la science et de la technologie, Jocelyn Maclure, dans les pages de La Presse, n’est pas non plus envisagé.

Près de 93 % de la population étudiante a reçu deux doses de vaccin contre la COVID-19.

Des défis logistiques

Parce que le variant Omicron entrera inévitablement dans les classes des cégeps et des universités, le personnel enseignant doit se préparer à divers enjeux logistiques. Par exemple : comment prévenir les absences « opportunistes » si les étudiants ne peuvent plus fournir le résultat de leur test PCR ? En cas d’éclosion, est-ce que le cours bascule temporairement en ligne ? Et, bien sûr, il y a la crainte de retourner à l’enseignement à distance s’il y avait une nouvelle flambée des cas.

Selon les différents scénarios, la FNEEQ demande des « balises nationales claires » afin d’éviter des situations d’iniquité entre établissements d’enseignement supérieur.

Un nouveau protocole de gestion des cas contacts sera transmis aux établissements dès que possible, affirme le ministère de l’Éducation.

Une absence remarquée

L’absence de la ministre de l’Enseignement supérieur, Danielle McCann, à la table de la conférence de presse, jeudi, n’est pas passée inaperçue. L’impatience monte chez les enseignants et les étudiants, dont certains réclament une allocution publique.

« Pour mettre les choses en perspective, les élèves du primaire et du secondaire ont eu droit à deux conférences de presse du ministre de l’Éducation [Jean-François Roberge] en une semaine », a déploré le président de la Fédération étudiante collégiale du Québec, Samuel Vaillancourt, jeudi après-midi.

Samuel Vaillancourt a rapporté que le manque de prévisibilité et l’incertitude avaient déjà poussé de nombreux étudiants à abandonner leur session.

« Ça fait déjà plusieurs mois qu’on fait la demande claire que la ministre [Danielle] McCann s’adresse à la population étudiante », a-t-il ajouté.

En soirée jeudi, la ministre Danielle McCann s’est finalement adressée à la population étudiante dans une courte vidéo publiée sur les réseaux sociaux.

Regardez la vidéo de la ministre Danielle McCann

« Nous le répétons souvent : l’éducation et l’enseignement supérieur sont des priorités pour notre gouvernement et nous croyons qu’un retour en présence le plus rapidement est essentiel », a réitéré Mme McCann dans la vidéo, dans laquelle elle a aussi indiqué que la rentrée devait se faire de la façon « la plus sécuritaire possible ».