Pour désengorger les hôpitaux surchargés, un nombre croissant d’établissements de santé du Québec ouvrent ces jours-ci des « sites non traditionnels », comme des hôtels, pour accueillir les patients ne demandant plus de soins aigus, mais qui attendent une place en CHSLD ou de pouvoir retourner dans leur résidence pour aînés.

Publié le 11 janvier
Ariane Lacoursière
Ariane Lacoursière La Presse
Alice Girard-Bossé
Alice Girard-Bossé La Presse

Dans la région de Chaudière-Appalaches, le Couvent des Sœurs de la charité de Saint-Louis de Lévis accueille depuis lundi 13 de ces patients appelés dans le jargon en « niveau de soins alternatifs (NSA) ». Ces patients peuvent, par exemple, être en attente d’une place en CHSLD. Ou être positifs à la COVID-19 et ne pas pouvoir retourner tout de suite dans leur résidence pour aînés (RPA).

PHOTO WIKICOMMONS

Couvent des Sœurs de la charité de Saint-Louis de Lévis

La porte-parole du CISSS de Chaudière-Appalaches, Mireille Gaudreau, souligne que le nombre de patients NSA a « connu une hausse fort importante dans les dernières heures ».

Le père de Sylvie Turcotte fait partie de ces patients. L’homme de 85 ans est entré au centre hospitalier de St. Mary, à Montréal, le 29 décembre, atteint d’une embolie pulmonaire. Il a contracté la COVID-19 à l’hôpital en partageant une chambre avec une patiente qui s’avérera positive. Il n’a toutefois présenté aucun symptôme.

Même s’il n’avait plus besoin de soins hospitaliers, la résidence pour aînés qu’il habite a refusé de le reprendre, car il était positif à la COVID-19. Mme Turcotte raconte que son père a donc été hospitalisé dans une petite chambre, avec un autre patient, sur un étage rouge.

Il était confiné à sa chambre. Il n’avait plus besoin d’être à l’hôpital. Il devait bouger pour éviter de faire un autre caillot. Mais c’était trop petit.

Sylvie Turcotte

Mme Turcotte a donc décidé d’accueillir son père chez elle en l’isolant dans son sous-sol.

Samedi, La Presse révélait que la hausse croissante de ces patients en fin de soins actifs crée énormément de pression sur les hôpitaux, déjà submergés par le nombre de patients positifs à la COVID-19.

Lisez l’article « Patients en attente de transfert : “On ne veut pas répéter les erreurs de la première vague” »

Devant cette hausse du nombre de patients NSA, plusieurs établissements de santé hésitent à les retourner en CHSLD ou en RPA, de peur de contaminer ces milieux comme ce fut le cas lors de la première vague. Présidente du comité des usagers du CHSLD Alfred-Desrochers de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal (IUGM), Anne Kettelbeil craint ces transferts vers les CHSLD. « Déjà, les CHSLD sont en sous-effectif, dit-elle. Et plusieurs travailleurs sont absents parce qu’infectés par la COVID. Si on ajoute des résidants positifs ou à risque de l’être, ça ajoute encore plus à la charge. » Pour Mme Kettelbeil, « ces transferts ne peuvent se faire de “manière sécuritaire”, ni pour le patient ni pour le personnel soignant ».

Coprésidente de la Communauté de pratique des médecins en CHSLD (CPMC), la Dre Sophie Zhang estime pour sa part que, « dans les bonnes conditions », les transferts de patients vers les CHSLD peuvent être « acceptables et même souhaitables ». Pour elle, il est clair que la situation dans les CHSLD n’est plus la même qu’à la première vague. Il ne manque plus d’équipement de protection individuelle. Les résidants sont majoritairement vaccinés. « Mais il manque beaucoup de personnel, comme partout dans le réseau », indique la Dre Zhang.

« Ainsi, la condition no 1 pour un transfert, à mon avis, c’est l’absence de bris de service au niveau du personnel dans le CHSLD d’accueil, a écrit par courriel la Dre Zhang. Personne ne sait mieux que nous comment prendre soin d’une personne âgée vulnérable. Il faut juste faire attention de ne pas traiter les CHSLD comme une soupape pour l’hôpital. »

« Amener le problème ailleurs »

En fin de semaine sur Twitter, le gériatre David Lussier, de l’IUGM, a écrit que, « dans un contexte de manque de lits d’hospitalisations, ces patients (NSA) doivent être transférés hors hôpital ». Le Dr Lussier précise que l’ouverture de sites non traditionnels comme des hôtels exige « du personnel dédié, donc délesté d’autres activités ». Une situation qui est difficile en pénurie majeure de personnel, ajoute le médecin.

À Lévis, par exemple, le personnel qui œuvrera au Couvent des Sœurs de la charité de Saint-Louis provient des groupes de médecine de famille du secteur et les préposés aux bénéficiaires, « des CHSLD et d’autres secteurs délestés tels que les cliniques externes », indique Mme Gaudreau.

Pour le gériatre et épidémiologiste Quoc Dinh Nguyen, le Québec dispose de peu de ressources de convalescence.

Encore une fois, c’est le signe que notre réseau est bâti beaucoup autour des hôpitaux. Si les soins à domicile, les CHSLD et les sites de réadaptation étaient plus solides, on n’aurait pas le problème qu’on a actuellement.

Le Dr Quoc Dinh Nguyen, gériatre et épidémiologiste

Le DNguyen soutient que le transfert de patients vers les CHSLD doit se faire de la façon « la moins perturbatrice possible pour l’ensemble des milieux », notamment en évitant de transférer des personnes infectées. « Le problème n’est pas toujours le manque d’endroits. C’est aussi le manque de personnel. Je me demande parfois si on ne fait pas juste amener le problème ailleurs. »

La « prudence est de mise »

Le CIUSSS de la Capitale-Nationale ouvrira aussi prochainement un site non traditionnel pour accueillir 29 patients NSA positifs à la COVID-19 dans l’immeuble du Concorde. Une soixantaine de travailleurs de la santé seront nécessaires pour ce site. À Laval, des patients NSA positifs à la COVID-19 sont accueillis dans une ancienne résidence pour aînés du territoire, la RPA du Vieux Moulin depuis le 14 décembre, explique la porte-parole Judith Goudreault.

Au CIUSSS de l’Estrie, CHUS, un « CHSLD temporaire » de 54 lits, est entièrement utilisé. La région compte actuellement 134 patients NSA. La porte-parole du CIUSSS Geneviève Lemay explique que « l’enjeu » empêchant l’établissement d’ouvrir un nouveau site non traditionnel « n’en est pas un d’espace, mais bien de disponibilité de ressources humaines ».

Président du Regroupement québécois des résidences pour aînés, Marc Fortin croit que ces sites non traditionnels peuvent être une bonne solution pour les patients NSA. Il affirme qu’au cours des derniers jours, plusieurs résidences pour aînés ont subi des pressions de la part de leur CISSS pour reprendre des patients NSA positifs à la COVID-19 ou n’ayant pas encore reçu de test négatif. Or, les directives de Québec sont claires, rappelle M. Fortin. « Ça prend un test négatif pour reprendre un patient », dit-il.

M. Fortin reconnaît que la pression est forte sur les hôpitaux actuellement et qu’avoir tous ces patients dans des lits n’est pas optimal. Mais selon lui, il serait dangereux de les retourner trop rapidement en RPA. « Pour les personnes autonomes, on est capables de les confiner à leur chambre. Mais pour les patients avec des troubles cognitifs, c’est plus difficile », dit-il.

Même si les résidants de RPA sont majoritairement tous triplement vaccinés et que l’équipement de protection est maintenant disponible, M. Fortin souligne que les résidants font partie « de la population plus vulnérable » et donc que la « prudence est de mise ».