Au moment où plus de 11 600 travailleurs sont absents du réseau de la santé, le nombre de nouvelles hospitalisations atteint des sommets. Depuis une semaine, pas moins de 1160 personnes infectées à la COVID-19 ont été admises dans les hôpitaux, soit davantage qu’au plus fort de la deuxième vague.

Publié le 4 janvier
Ariane Lacoursière
Ariane Lacoursière La Presse
Coralie Laplante
Coralie Laplante La Presse

En guise de comparaison, 930 nouvelles admissions ont été enregistrées du 3 au 9 janvier 2021.

Tous les groupes d’âge ont enregistré un nombre record de nouvelles hospitalisations depuis une semaine, à l’exception des personnes de 80 ans et plus, pour un total de 1396 personnes hospitalisées à l’heure actuelle.

Conséquence : des hôpitaux devront procéder à du délestage. Le CHU de Québec a, par exemple, annoncé dimanche que les activités de son bloc opératoire seraient réduites à 56 %. « Et ce n’est vraiment pas le seul hôpital dans cette situation », note le président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec, le DGilbert Boucher.

Dans les urgences du Québec, le nombre de visites a diminué ces derniers jours. Avant Noël, 9000 patients par jour s’y présentaient. On est maintenant plus autour de 7600, indique le DBoucher. « Cette baisse est attribuable au confinement. Les gens font moins d’activités », résume la Dre Judy Morris, présidente de l’Association des médecins d’urgence du Québec. Mais aux étages des hôpitaux, « les unités COVID se remplissent rapidement », affirme le DBoucher.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Urgences de l’hôpital de la Cité-de-la-Santé, à Laval

Au même moment, un nombre croissant de travailleurs de la santé doivent s’absenter, étant contaminés par le virus. « Et on s’attend à ce que ça devienne pire dans les prochains jours », dit le DBoucher, qui s’inquiète de la situation parce que le personnel en place « est à terre ».

Selon le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), 11 602 travailleurs de la santé sont actuellement absents. Au plus fort de la première vague de COVID-19, ils étaient 12 000 dans la même situation.

On peut dire que la situation reste critique. Parce qu’il manque beaucoup de travailleurs. Ça fait un mélange explosif. On fait du délestage. On doit transférer des patients COVID d’un établissement à l’autre parce qu’on manque de place.

La Dre Judy Morris, présidente de l’Association des médecins d’urgence du Québec

Déplacée d’hôpital

Johanne Bastien fait partie des patients atteints de la COVID-19 qui ont dû être transférés. Elle s’est présentée le 20 décembre à l’hôpital du Suroît, à Salaberry-de-Valleyfield. La femme, ayant déjà une condition pulmonaire précaire, avait passé un test rapide qui la déclarait positive à la COVID-19.

PHOTO FOURNIE PAR MARYSE ROBITAILLE

Johanne Bastien

« Elle était déjà en traitement pour une bronchite, puis elle ne réagissait pas du tout aux traitements, elle faisait beaucoup de fièvre », raconte sa fille, Maryse Robitaille.

Prise en charge à l’hôpital du Suroît, Mme Bastien a dû être intubée aux soins intensifs le 25 décembre. Ce jour-là, Mme Robitaille est informée du fait que sa mère sera envoyée à l’hôpital Honoré-Mercier, à Saint-Hyacinthe, « parce qu’à Salaberry-de-Valleyfield, il n’y avait pas assez d’effectifs [et] il commençait à y avoir trop de patients COVID », explique Mme Robitaille.

Johanne Bastien a donc été transférée aux soins intensifs de l’hôpital Honoré-Mercier, à une heure et demie de chez elle. La patiente s’est depuis réveillée du coma artificiel dans lequel elle était plongée. Maryse Robitaille espère que sa mère pourra à nouveau être transférée à l’hôpital du Suroît lorsque son état de santé le lui permettra. « Mais ça déborde partout. Donc, on espère qu’il y aura de la place à Salaberry-de-Valleyfield », indique-t-elle, se disant particulièrement reconnaissante envers les travailleurs de la santé. « Ils sont vraiment débordés, mais ils ne te font pas sentir qu’ils [le sont] », affirme-t-elle.

Limiter les vacances de certains travailleurs

Dans certaines régions du Québec, la pénurie de personnel est si importante qu’on envisage de recourir à l’arrêté ministériel 2020-007, qui permet de forcer le travail à temps plein, de limiter les vacances et de permettre le délestage de travailleurs, c’est-à-dire de déplacer des employés d’un secteur à l’autre.

Au CISSS de Laval, la porte-parole Judith Goudreau confirme que « certaines mesures de l’arrêté ministériel commenceront à se mettre en place dès cette semaine ». Ces mesures s’appliqueront uniquement aux services « où le taux d’absentéisme lié à la COVID est élevé », explique Mme Goudreau.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Hôpital de la Cité-de-la-Santé, à Laval

Le MSSS souligne que « de nombreux établissements ont déposé des plans en vertu de [l’arrêté ministériel] 2020-007 », mesure qualifiée de « dernier recours ». « Bien que provenant de partout au Québec, on peut quand même voir des situations plus difficiles dans certaines régions », indique la porte-parole du MSSS Marie-Claude Lacasse, qui parle notamment des régions de Montréal et de la Capitale-Nationale.

La Dre Morris explique que le retour de cet arrêté ministériel était redouté.

Ça donne toujours un dur coup. Ce que je trouve désolant, c’est que ça met encore le fardeau sur les mêmes personnes. Sur du personnel déjà épuisé, à deux poils de quitter le bateau.

La Dre Judy Morris, présidente de l’Association des médecins d’urgence du Québec

« L’effet sur l’équipe est immédiat », a écrit sur Twitter le DJoseph Dahine, intensiviste à l’hôpital de la Cité-de-la-Santé et directeur médical au CISSS de Laval. « J’ai plein de monde en pleurs. C’est extrêmement déshumanisant. S’il vous plaît, pensons à une autre solution. »

Autre signe que la pénurie de personnel est majeure, le CISSS de l’Outaouais a annoncé lundi que les urgences de la municipalité de Saint-André-Avellin seraient temporairement fermées du 5 au 28 janvier. Le personnel des urgences de Saint-André-Avellin ira prêter main-forte aux urgences de l’hôpital de Papineau, à Gatineau, où de nombreux employés manquent à l’appel.

Lisez l’article « Les urgences de Saint-André-Avellin fermées »

Les prochaines semaines déterminantes

Si la situation reste difficile dans les hôpitaux, il faudra observer attentivement de quelle manière évoluera la situation dans les prochaines semaines. Car dans d’autres pays, le nombre de cas de COVID-19 a augmenté en flèche avec le variant Omicron avant de redescendre tout aussi rapidement, note le DBoucher. Est-ce que ce sera le cas au Québec ?

« On l’espère », dit-il. La Dre Morris précise toutefois que lundi, plus de 15 000 nouveaux cas de COVID-19 ont été rapportés dans la province. Et il ne s’agit que de la pointe de l’iceberg puisque le dépistage ne permet pas d’avoir un portrait réel de la situation.

« Et ça prend environ deux semaines avant que les cas graves n’arrivent à l’hôpital… On espère que les nouveaux cas vont diminuer avec les mesures actuelles. Mais il faudra regarder les semaines qui viennent pour le savoir », dit-elle.

Aux soins intensifs, la situation reste pour l’instant sous contrôle. Actuellement, 162 personnes s’y trouvent. En janvier 2021, ce nombre était monté à 231. « Pour ce qui est du nombre de lits de soins intensifs, on a encore de la marge de manœuvre », note le DGermain Poirier, président de la Société des intensivistes du Québec. La pénurie de personnel n’épargne pas les soins intensifs. Mais selon le DPoirier, la situation est plus tendue aux étages, où le nombre de patients hospitalisés se multiplie et où le personnel manque.

Hospitalisé pour, ou avec ?

Les établissements de santé sont en train de tenter de raffiner leurs données afin de savoir combien de patients atteints de la COVID-19 sont hospitalisés pour soigner cette maladie, et combien sont atteints de la COVID-19 mais hospitalisés pour autre chose. Le président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec, le DGilbert Boucher, tient toutefois à préciser que peu importe pour quelle maladie est soigné un patient, s’il est positif à la COVID-19, plus de personnel sera nécessaire. « Sur les unités COVID, ça prend le double du personnel. Et on n’a plus beaucoup de personnel », dit-il. Le DBoucher souligne aussi que le variant Omicron infecte énormément de gens. « Sur le grand nombre de personnes atteintes, des gens finissent par être très malades », dit-il, particulièrement inquiet pour les personnes non vaccinées. Ce dernier espère « que la population continuera de respecter les mesures sanitaires et qu’on verra une baisse des cas dans les prochaines semaines ». Sinon, « ce sera comme dans la région de Sherbrooke avant Noël : difficile », affirme-t-il.