Québec a dû prendre une décision difficile en permettant aux professionnels de la santé atteints de la COVID-19, mais asymptomatiques de retourner travailler, estiment des experts. Les conditions encadrant cette mesure seront toutefois déterminantes afin d’éviter de propager davantage le virus.

Mis à jour le 29 déc. 2021
Coralie Laplante
Coralie Laplante La Presse

« On est arrivé à un point où il n’y a aucune décision qui est facile », affirme d’emblée le DDonald Vinh, infectiologue et microbiologiste au Centre universitaire de santé McGill (CUSM). « On est vraiment en mode crise », souligne l’expert, précisant que les autorités ont dû choisir le « moins pire » de tous les scénarios.

Selon M. Vinh, cette nouvelle mesure peut engendrer du positif, comme du négatif. Il soutient que la présence de personnel infecté par la COVID-19 dans les établissements de santé pourrait engendrer des éclosions. L’infectiologue compare le Québec à une roue qui tourne dans la boue. « Si on essaie de [sortir] trop fort, ça se peut qu’on sorte du trou, [mais] ça se peut aussi que le trou devienne plus creux », illustre-t-il.

« Je comprends le gouvernement de vouloir maximiser la présence de travailleurs de la santé, de la façon la plus sécuritaire possible. Pas de travailleurs, dans certaines circonstances, c’est pire qu’un travailleur qui est bien protégé », évalue pour sa part le DQuoc Dinh Nguyen, gériatre et épidémiologiste au Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM).

Le DNguyen croit que l’usage de cette mesure devrait demeurer exceptionnel.

On est vraiment dans une situation critique, et ce n’est pas une décision à prendre à la légère, mais si on y est, puis on voit [que] vraiment, la conclusion, c’est qu’on n’a pas le choix, bien il faut le faire de la façon la plus sécuritaire possible.

Le DQuoc Dinh Nguyen, gériatre et épidémiologiste au Centre hospitalier de l’Université de Montréal

De son côté, Alain Lamarre, professeur-chercheur spécialisé en immunologie et en virologie à l’Institut national de la recherche scientifique, s’est dit « surpris » par l’annonce de Québec. « Pour le moment, je pense qu’on manque un peu de détails », lance-t-il.

Le professeur se demande si la durée de l’isolement aurait pu être réduite progressivement, plutôt que d’« y aller de façon plus draconienne ».

Selon le Dr Quoc Dinh Nguyen, la définition du ministère de la Santé et des Services sociaux d’une personne asymptomatique reste à être précisée. « En théorie, être asymptomatique, c’est de n’avoir aucun symptôme », explique-t-il.

Est-ce que les personnes asymptomatiques transmettent moins le virus que les personnes symptomatiques ? Oui, mais elles peuvent le transmettre tout de même. « On n’a pas de littérature très claire qui nous indique qu’il n’y a aucune transmission. Et c’est pour ça, je pense, qu’il faut être très prudent et avoir des mesures de protection, ou être testé si on n’en a pas », indique le DNguyen.

« On ne fait pas exception à la règle »

Le Québec n’est pas le seul État aux prises avec un manque de personnel dans le réseau de la santé. En Angleterre, si une personne infectée par la COVID-19 obtient un résultat négatif à un test de dépistage au sixième et au septième jour de son isolement, elle peut reprendre ses activités. Le pays a pris cette décision dans le but d’assurer le maintien des services essentiels.

Aux États-Unis, les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) ont réduit l’isolement des personnes atteintes de la COVID-19 et asymptomatiques à 5 jours plutôt que 10 jours. En France, le gouvernement prévoit « ajuster » d’ici la fin de la semaine les consignes d’isolement pour les personnes infectées par le virus.

« Il faut aussi ne pas oublier qu’on ne fait pas exception à la règle ; les autres pays, les autres provinces subissent le même problème », souligne Benoit Barbeau, virologue et professeur au département des sciences biologiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Comment appliquer cette mesure ?

Le ministre de la Santé, Christian Dubé, n’a pas encore dévoilé les détails de l’implantation de cette nouvelle mesure, en disant que la situation serait évaluée au « cas par cas ». Selon des experts, diverses actions pourraient rendre la présence des professionnels infectés sur les lieux de travail plus sûre.

Selon le DQuoc Dinh Nguyen, le port du masque N95 est essentiel. Les données montrent actuellement que le variant Omicron est très contagieux et qu’il se transmet par aérosol, souligne-t-il. Ainsi, les masques chirurgicaux ne seraient pas suffisants pour freiner sa propagation.

Il y a peut-être un moyen d’écourter la période d’isolement avec un N95.

Le DQuoc Dinh Nguyen, gériatre et épidémiologiste au Centre hospitalier de l’Université de Montréal

Le DNguyen croit que chaque personne devrait, dans un monde idéal, faire un test de dépistage de la COVID-19 pour déterminer sa charge virale avant de retourner travailler.

Selon Benoit Barbeau, il est nécessaire d’attendre quelques jours après la réception d’un test de dépistage de la COVID-19 positif afin de s’assurer que la personne est bien asymptomatique, et non présymptomatique.

« Il y aura une période où vous serez contagieux même sans les symptômes, en étant présymptomatique », explique le virologue. M. Barbeau estime aussi que les travailleurs de la santé infectés ne devraient pas être en contact avec des patients à risque de développer des complications de la COVID-19.

« Les conditions devront être bien choisies et très bien équilibrées pour éviter un risque de transmission qui pourrait engendrer beaucoup plus de problèmes que de solutions », ajoute M. Barbeau.