Ouvrir la troisième dose à la population générale, ou donner plus de vaccins aux pays dans le besoin ? C’est à cette question délicate que devront répondre le Canada et le Québec dans les prochains jours. Les experts s’accordent pour dire que la « dose de rappel » sera cruciale pour lutter contre le variant Omicron, mais plaident pour une approche « réfléchie » et « équilibrée », qui prendrait en compte les inégalités.

Publié le 3 déc. 2021
Henri Ouellette-Vézina
Henri Ouellette-Vézina La Presse

« S’acheter du temps, c’est bien, mais à un moment donné, il va falloir penser à ce qui se passe à l’extérieur de chez nous, et se rappeler qu’Omicron provient justement de pays peu vaccinés. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres de ce qui nous attend si on ne change pas d’approche », explique le virologue et professeur au département des sciences biologiques de l’UQAM Benoit Barbeau.

Comme beaucoup de spécialistes, il estime tout de même que l’autorisation de la troisième dose chez certains groupes est prioritaire, notamment les travailleurs de la santé et les 50 ans et plus, qui sont déjà autorisés à l’obtenir en Ontario et en Alberta. Dans cette dernière province, ce sont tous les 18 ans et plus qui peuvent déjà obtenir leur troisième dose. Sur le plan canadien, le Comité consultatif national de l’immunisation (CCNI) doit rendre ses recommandations à ce sujet dans les prochains jours, et devrait suggérer d’étendre l’accès à la troisième dose aux 50 ans et plus. Le Comité sur l’immunisation du Québec (CIQ) devra toutefois ensuite trancher.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Benoit Barbeau, virologue et professeur de sciences biologiques

On voit avec les exemples dans le monde que ça permet de contrôler des vagues à une échelle nationale, comme le démontre le cas d’Israël. Mais en même temps, la question va se poser éventuellement : va-t-on devoir aller chercher une dose de rappel tous les six mois ? Où va se terminer ce cycle ?

Benoit Barbeau, virologue et professeur de sciences biologiques

À ses yeux, la situation ne se réglera pas réellement tant que les pays plus pauvres n’auront pas accès au même approvisionnement en vaccins, et ce, même si les sociétés occidentales vaccinent régulièrement leur population. « Tout ce qui se développe à l’extérieur, à cause d’une très mauvaise couverture vaccinale, c’est là que tous les variants vont se créer, et certains vont avoir plus de mordant que d’autres », dit-il.

Pas de doses « inutiles »

Imiter l’Alberta, en rendant la troisième dose accessible à tous les adultes, « n’est pas du tout encore justifié pour le Québec », affirme le professeur-chercheur spécialisé en immunologie et virologie à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) Alain Lamarre. « Il faut garder la tête froide. Si les doses sont utiles, il faut les utiliser ici, mais là où il faut tracer une ligne, c’est de ne pas donner de troisième dose à tout le monde, sans avoir de données probantes montrant que leur immunité s’affaiblit », soutient-il.

Ça prend une approche logique et scientifique, parce que, au Québec, il n’y a pas d’évidence que l’immunité diminue largement, même sept mois après la deuxième dose, en tout cas en matière d’hospitalisations ou de formes sévères d’infections.

Alain Lamarre, professeur-chercheur spécialisé en immunologie et virologie

« Les doses, il faut les utiliser quand on en aura besoin. Si on les utilise trois ou quatre mois trop tôt, l’immunité va aussi durer trois ou quatre mois de moins. Un plan prévisible, avec des indicateurs, c’est ce qui nous manque présentement », renchérit M. Lamarre.

Selon le DAndré Veillette, chercheur à l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM) et membre du groupe de travail fédéral sur les vaccins contre la COVID-19, il faudrait surtout « harmoniser » les décisions des autorités canadiennes. « Qu’on soit à plusieurs vitesses différentes dans les provinces n’a pas de sens. On envoie toujours des messages contradictoires à la population. La réalité, c’est qu’il faut surtout maintenir la protection chez les adultes, pendant qu’on vaccine les 5-11 ans », soutient-il.

Au Québec, seuls les 70 ans et plus et ceux qui ont eu deux doses d’AstraZeneca peuvent jusqu’ici obtenir une dose de rappel. Par courriel, le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) précise que « pour le moment, le CIQ suit la situation de près ». « Dans le cas où le comité recommanderait d’offrir une dose de rappel à d’autres catégories de personnes, le Ministère ajusterait son offre de vaccination en conséquence. La Santé publique doit nous revenir à ce sujet », dit la porte-parole, Marjorie Larouche.

La troisième dose dans le monde

États-Unis

Depuis le 19 novembre, tous les adultes américains doublement vaccinés depuis au moins six mois peuvent obtenir une troisième dose du vaccin de Pfizer ou de Moderna. La dose de rappel est « très conseillée » pour les 50 ans et plus.

France 

Toutes les personnes de 18 ans et plus doublement vaccinées depuis au moins cinq mois ont droit à la dose de rappel. Dans l’Hexagone, cette troisième dose sera toutefois obligatoire avant le 15 janvier pour conserver le « pass sanitaire », l’équivalent français du passeport vaccinal.

Israël 

La campagne pour une dose de rappel du vaccin Pfizer s’adresse à toutes les personnes âgées de plus de 12 ans, cinq mois après leur dernière injection. C’est l’un des premiers pays dans le monde à avoir lancé la dose de rappel, dès l’été dernier.

Brésil 

Les injections de troisième dose ont aussi commencé cet automne dans ce pays de l’Amérique du Sud, où plus de 62 % de la population, soit 213 millions d’habitants, a déjà reçu deux doses de vaccin. Comme au Québec, ce sont les 70 ans et plus qui ont été priorisés.