(Québec) La protectrice du citoyen, Marie Rinfret, contredit le gouvernement Legault dans un rapport d’enquête dévastateur sur la gestion de la pandémie dans les CHSLD lors de la première vague. Il n’y a eu aucune directive ou initiative de Québec en début d’année 2020 pour préparer les CHSLD à la COVID-19, contrairement à ce qu’a soutenu le gouvernement Legault devant la coroner Géhane Kamel la semaine dernière.

Mis à jour le 23 nov. 2021
Tommy Chouinard
Tommy Chouinard La Presse

« Les faits ne mentent pas », a déclaré Marie Rinfret en conférence de presse, après le dépôt de son rapport au Salon bleu mardi. Il aura fallu attendre la mi-avril, alors que c’était déjà le « chaos », pour que des « actions [soient] prises » par Québec pour les centres d'hébergement de soins de longue durée (CHSLD). « Ça a été une somme inouïe d’absence de prises en compte, et c’est pour ça qu’on en conclut que les CHSLD n’ont été pris en compte dans aucun des scénarios de préparation de la pandémie », a-t-elle lâché.

Au printemps 2020, 5658 personnes sont mortes de la COVID-19, dont près de 4000 dans les CHSLD.

On a dit et répété que les CHSLD ont été dans l’angle mort des préparatifs, mais l’enquête de ce chien de garde relevant de l’Assemblée nationale en fait une démonstration éloquente et inédite qui plonge le gouvernement dans l’embarras.

C’est seulement à la mi-mars 2020, au moment où Québec décrète un confinement, que les CHSLD font partie d’un plan. Or, ils sont alors essentiellement sollicités pour accueillir des patients afin de libérer des lits dans les hôpitaux, un transfert massif auquel ils n’étaient pas du tout préparés et qui a contribué à la crise.

« Ce n’est qu’à la deuxième semaine d’avril [2020], avec la confirmation de la crise en CHSLD », en particulier la catastrophe au CHSLD Herron, « que la ministre de la Santé et des Services sociaux [Danielle McCann] et la ministre responsable des aînés [Marguerite Blais] ont présenté des mesures renforcées de protection dans les milieux de vie », écrit la protectrice du citoyen. Elle dénonce une « sous-évaluation par les autorités de la vulnérabilité au virus » des résidants des CHSLD.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Marie Rinfret, protectrice du citoyen

Pour éviter d’être accusée de jouer au quart-arrière du lundi matin, comme le veut une formule déjà utilisée par le premier ministre François Legault, Marie Rinfret a indiqué que son évaluation de la gestion de la pandémie par le gouvernement a tenu compte du caractère d’urgence qui avait cours au printemps 2020. Ses conclusions sont d’autant plus accablantes dans ce contexte.

La version du gouvernement sur ses préparatifs à la crise est contredite. Jeudi, lors de son passage devant la coroner Kamel qui enquête sur les morts de la COVID-19 dans les CHSLD, l’ex-ministre de la Santé Danielle McCann a soutenu qu’il avait été demandé dès janvier 2020 aux PDG des centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS) et des centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux (CIUSSS) de préparer leurs plans de lutte contre la pandémie, y compris dans leurs CHSLD, en prévision de la venue de la COVID-19. Le sous-ministre à la Santé de l’époque, Yvan Gendron, avait lui aussi expliqué que le mot d’ordre de se préparer avait été transmis dès janvier. Ils avaient ajouté que les PDG étaient responsables de préparer les CHSLD. Le directeur national de santé publique, le DHoracio Arruda, avait tenu des propos allant dans le même sens.

Or, la protectrice du citoyen démontre clairement que les CHSLD n’étaient pas du tout au centre des préoccupations à ce moment. Il n’y avait aucune directive et initiative de Québec les concernant en janvier 2020. À ce moment, les autorités de sécurité civile et le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) s’affairent à « une préparation axée sur le dépistage, la recherche d’EPI [des équipements de protection individuelle] et la capacité du réseau de la santé à soigner, dans ses hôpitaux les usagères et les usagers atteints ».

Québec a alors une conception « hospitalocentriste » dans ses préparatifs et son attention se tourne vers un scénario à l’italienne. Même si des éclosions surviennent dès la fin de février et au début de mars dans des milieux d’hébergement pour aînés dans l’État de Washington et en Colombie-Britannique, « cela ne semble pas avoir influencé la stratégie du MSSS dans sa préparation à la pandémie ». Les CHSLD « n’ont été pris en compte par aucun scénario ».

Le MSSS soutient que l’urgence d’agir explique cette omission. De l’avis du Protecteur du citoyen, l’oubli relève également d’une planification clinique en vase clos faite par les différentes directions, selon leur mode de fonctionnement habituel, et ce, malgré l’activation de comités liés à la sécurité civile.

Extrait du rapport de la protectrice du citoyen

La Direction générale du MSSS responsable des CHSLD ne faisait pas partie du comité directeur clinique, le « war room » du Ministère, même au début du mois de mars. Cette direction était par ailleurs d’avis que « les milieux de vie étaient habitués à faire face à des éclosions de grippe et de gastroentérite », malgré son manque d’expertise en la matière. Au même moment, dans son Plan actualisé contre la pandémie d’influenza, le MSSS n’avait « pas de mesures particulières relatives aux CHSLD ». Bref, « les CHSLD ont été placés à l’écart en termes de déploiement de mesures et d’outils pour renforcer leurs zones de faiblesse ».

« Il y avait une inquiétude pour les personnes âgées en CHSLD, mais les informations obtenues lors de l’enquête du Protecteur du citoyen ne démontrent aucune action concrète et spécifique de préparation des CHSLD sur le terrain avant la mi-mars 2020. »

À ce moment, Québec veut libérer des lits dans les hôpitaux et demande aux CHSLD d’héberger des patients. Les admissions en CHSLD augmentent de 31 % par rapport à la situation normale. Ainsi, 1714 personnes sont admises en un mois, dont 865 en provenance des hôpitaux. Les CHSLD ne pouvaient tout simplement pas accueillir autant de personnes, notamment par manque de personnel et d’équipement. Québec n’a pas écouté les signaux d’alarme de « certains acteurs du réseau ». Et « ce n’est que le 11 avril, alors que la perte de contrôle en CHSLD acculait le MSSS au mur, qu’ont cessé les nouvelles admissions », écrit la protectrice du citoyen. Québec présente aux établissements à la deuxième semaine d’avril les premières mesures de protection à appliquer dans les CHSLD. Il met en place un comité d’experts pour le guider. Or, « ces précautions s’avéraient tardives et insuffisantes pour plusieurs CHSLD ».

On n’avait pas prévu les effets de l’absentéisme du personnel en raison de la propagation du virus. Les capacités de dépistage étaient limitées à la fin mars, « ce qui explique que le virus ait pu s’introduire dans plusieurs » CHSLD. Le manque d’équipements de protection et le mot d’ordre de « réduire au minimum » leur utilisation, « plutôt que de prendre des précautions supplémentaires », ont contribué à la crise. L’absence de gestionnaires dans chaque CHSLD a nui à la mise en application des directives, ajoute le rapport.

Une note générale

Lors de la conférence de presse sur la vaccination des 5-11 ans, François Legault a déclaré que « Danielle McCann a envoyé une note à toutes les personnes responsables de la sécurité civile dans chaque établissement de se préparer et de faire le point chaque jour. Donc dans tous les établissements, ça inclut les CHSLD ».

Il s’agit selon toute vraisemblance de la note de trois pages envoyée le 28 janvier 2020 et déposée devant la coroner la semaine dernière. Elle est plutôt générale et vise surtout la mise en place de mécanismes de concertation et d’échange d’informations dans les CISSS et les CIUSSS. Elle ne concerne pas les CHSLD ni une mise à jour d’un plan de lutte contre une pandémie. Tout au plus demande-t-on « d’activer [la] cellule de sécurité civile en mobilisant les parties prenantes des secteurs concernés par les enjeux en cause ». Les parties prenantes, les secteurs concernés et les enjeux ne sont pas identifiés. Quoi qu’il en soit, la protectrice du citoyen qui a obtenu toute l’information nécessaire n’y a vu aucun signal pour préparer les CHSLD.

Le gouvernement ignorait en janvier et en février que le virus « frapperait comme ça et que ça frapperait beaucoup dans les CHSLD » – comme ailleurs dans le monde selon M. Legault. « Personne ne m’a dit ça », a déclaré le premier ministre. « On a commencé à réaliser ça en mars et en avril », et « on a tout fait ce qu’on était capable pour agir », a-t-il ajouté, soutenant que « c’est facile de jouer au gérant d’estrade ».

« Considérant l’ampleur de la crise de la première vague et ses répercussions dramatiques qui ont marqué le Québec », la protectrice du citoyen émet 27 recommandations au Ministère pour redresser la barre. « Il est urgent de se mettre à l’action », a-t-elle insisté, précisant qu’elle aura le gouvernement à l’œil.

Elle propose « l’instauration d’actes de commémoration annuelle des victimes de la COVID-19 et des personnes qui ont travaillé directement ou indirectement auprès d’elles ».

EXTRAITS DU RAPPORT

« Les CHSLD n’ont été pris en compte par aucun scénario. Le MSSS soutient que l’urgence d’agir explique cette omission. De l’avis du Protecteur du citoyen, l’oubli relève également d’une planification clinique en vase clos faite par les différentes directions, selon leur mode de fonctionnement habituel, et ce, malgré l’activation de comités liés à la sécurité civile. »

« Durant les préparatifs à la pandémie, le ministère de la Santé et des Services sociaux n’a pas évalué à sa juste gravité le fait que le personnel en CHSLD était peu familier avec les bonnes pratiques en matière de prévention et de contrôle des infections lors d’une éclosion majeure. […] Le virus n’a fait que confirmer cette méconnaissance aggravée par le manque d’équipement de protection individuelle et la vétusté des lieux. »

« Au-delà des CHSLD, ce sont leurs résidents et résidentes qui ont été mis de côté au moment de fortifier les remparts contre le virus. Quels que soient l’avenir et les possibilités d’un autre bouleversement mondial, cette situation ne doit plus jamais se reproduire. Les décideurs et décideuses doivent s’y engager et respecter leur promesse. »

« En mars 2020, les autorités sanitaires québécoises ne disposaient d’aucune infrastructure d’information leur permettant d’effectuer une vigie sanitaire efficace, essentielle à la gestion d’une pandémie. Il a fallu développer un premier système à la hâte, puis un suivant. Tout cela a amené son lot de confusion. »

« Le problème aigu du manque de personnel […] était connu des autorités gouvernementales et sanitaires depuis plusieurs années. Il a fait l’objet de nombreuses mises en garde […]. » Comme l’un des interlocuteurs du Protecteur du citoyen l’a indiqué en cours d’enquête, en parlant tant des autorités que de l’ensemble de la société : « On regardait ailleurs ». »

« Le Protecteur du citoyen retient de témoignages (d’acteurs à l’intérieur comme à l’extérieur du ministère) qu’une expertise externe au MSSS est, en temps normal, fréquemment sollicitée et pertinente lors de l’élaboration de politiques ou d’orientations en matière de santé et de services sociaux. Or, en contexte d’urgence, cette façon de faire n’a pas permis d’orienter des décisions cruciales en temps opportun, notamment en matière de gestion des risques pour les CHSLD alors qu’on parlait de l’émergence possible du virus. »