Le gouvernement Legault se résigne à abandonner la vaccination obligatoire des travailleurs de la santé, ne pouvant se priver des soignants non vaccinés. Une bien « triste décision », aux yeux des experts, qui estiment que cette volte-face met au jour un « problème chronique » du réseau de la santé.

Fanny Lévesque
Fanny Lévesque La Presse
Florence Morin-Martel
Florence Morin-Martel La Presse

Québec aura laissé planer le suspense moins longtemps qu’en octobre dernier. À une douzaine de jours de l’échéance de la deuxième date butoir, le 15 novembre, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, a confirmé qu’il renonçait à la vaccination obligatoire.

« On passe maintenant de la vaccination obligatoire au dépistage obligatoire. Passons à une autre étape », a lancé mercredi le ministre.

Il refuse de considérer ce recul comme un échec et décrit plutôt la couverture vaccinale des travailleurs de la santé et des services sociaux comme un « succès ». Selon le directeur national de santé publique, le DHoracio Arruda, le Québec « n’aurait probablement pas atteint » un taux si élevé sans l’objectif de la vaccination obligatoire.

Quelque 14 000 travailleurs du réseau public de la santé n’ont encore reçu aucune dose de vaccin contre la COVID-19, dont environ 8000 sur le terrain. De ce nombre, quelque 5000 sont des soignants. Malgré ce petit nombre, le réseau ne peut s’en passer, a expliqué M. Dubé.

Il estime qu’environ 97 % des travailleurs sont adéquatement vaccinés. Pour les 3 % restants (8000 sur 290 000 employés en fonction dans le réseau), « on a tout essayé » en vain, a-t-il admis. Le gouvernement a élaboré différents scénarios pour se priver de ces employés, mais le risque demeurait trop grand pour le réseau.

La suspension sans solde de 8000 travailleurs au 15 novembre aurait provoqué potentiellement 127 réorganisations de services et 449 diminutions de services à travers la province. Des régions comme Montréal, l’Estrie et Chaudière-Appalaches auraient été particulièrement touchées.

Dépistage

Québec misera donc sur un dépistage trois fois par semaine des employés non vaccinés tant dans le public que dans le privé. Il s’agit d’une mesure en vigueur depuis le premier report de la date butoir, le 15 octobre. C’est Québec qui payera le dépistage, mais l’employé devra néanmoins le faire sur son temps personnel.

Ceux qui refuseront de se soumettre à l’exercice seront mis en congé sans solde.

Les établissements de santé sont invités à réaffecter le personnel non vacciné dans les endroits où la clientèle est moins vulnérable, « lorsque possible ».

Les travailleurs non vaccinés perdent aussi leurs primes liées à la COVID-19. À noter que tous les nouveaux employés du réseau de la santé devront obligatoirement être adéquatement vaccinés avant d’intégrer leur emploi.

Des milieux de soins « sécuritaires », assure Québec

Selon la FIQ, le gouvernement « se rend à l’évidence » alors qu’il « n’y a plus aucune marge de manœuvre » dans le réseau de la santé. « La Santé publique reconnaît qu’avec les taux de vaccination très élevés et le maintien des stratégies de dépistage et le port de l’équipement de protection individuelle, la population peut se sentir en sécurité dans les milieux de soins », a fait valoir le syndicat.

Québec, appuyé par la Santé publique, assure que les milieux de soins demeurent « sécuritaires » avec les mesures présentées mercredi.

Les ordres professionnels qui devaient suspendre le droit de pratique de leurs membres non vaccinés à l’entrée en vigueur du décret réviseront leur décision. L’Ordre des infirmières a indiqué que les nouvelles orientations du gouvernement « n’auront pas d’effet sur le droit d’exercice » de ses membres. L’Ordre des infirmières auxiliaires a aussi annulé la suspension de ses membres.

Le Collège des médecins soutient que la vaccination « demeure une obligation déontologique », mais attendra de voir « la nouvelle mouture du décret » avant de se prononcer pour la suite.

Une « triste » décision, selon les experts

La décision du gouvernement est « triste », puisque la vaccination obligatoire des travailleurs de la santé aurait été « la meilleure façon de protéger les gens qui consultent », estime André Veillette, professeur de médecine et directeur de l’Unité de recherche en oncologie moléculaire à l’Institut de recherches cliniques de Montréal.

Roxane Borgès Da Silva, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, abonde dans le même sens. « C’est très décevant de voir qu’on ne pourra pas s’engager dans une qualité de soins maximale », souffle-t-elle.

Toutefois, cette volte-face du gouvernement témoigne d’« un problème chronique du réseau de la santé », estime Mme Borgès Da Silva. Le haut taux d’absentéisme dans le réseau fait en sorte qu’on ne peut pas se passer de ces travailleurs, explique-t-elle. « Ça ramène l’importance de réfléchir aux conditions des travailleurs de la santé », souligne la professeure.

Si le dépistage obligatoire est une bonne mesure, celle-ci n’est pas parfaite, fait-elle valoir. Après que l’on est en contact avec le virus, il existe une période d’incubation durant laquelle le résultat du test est négatif, rappelle cette dernière.

Tirs croisés de l’opposition

Encore une fois, François Legault nous prouve qu’il n’est pas capable de faire face à la musique. Ce recul est injustifiable et la CAQ aurait dû agir dès le mois de janvier lorsque nous avions demandé la mise en place de cette mesure. Comment pouvons-nous le croire maintenant ?

Dominique Anglade, cheffe du Parti libéral du Québec

On vient d’assister à la conclusion, pour le moment, de la chronique d’un fiasco annoncé. On voyait très bien depuis quelque temps que le ministre de la Santé ne croyait plus vraiment à son plan mal ficelé de vaccination obligatoire dans le réseau de la santé.

Vincent Marissal, député de Québec solidaire

Le gouvernement, dans tout ce processus-là, a visiblement manqué de sérieux et il a failli à ses responsabilités. Le gouvernement avait le devoir de planifier. Il a préféré bluffer auprès du personnel de la santé et des services sociaux.

Joël Arseneau, chef parlementaire du Parti québécois