C’est une complication extrêmement rare. Mais c’est arrivé à Francine Griffiths. À 70 ans, elle a été amputée d’une jambe à cause de la COVID-19. Aujourd’hui, alors qu’elle réapprend à marcher, la Québécoise et ses filles ont un message pour les sceptiques : faites-vous vacciner.

Gabrielle Duchaine
Gabrielle Duchaine La Presse

« Si vous n’y croyez pas, venez me voir. »

Francine Griffiths nous accueille dans le hall d’entrée de l’hôpital de réadaptation Villa Médica à Montréal, où elle vit depuis le mois de juin. Elle est assise dans un fauteuil roulant. Sa jambe droite est amputée au-dessus du genou.

Le 25 janvier 2021, sa fille Nathalie Lanthier l’a retrouvée par terre au milieu du salon. Elle y était depuis près de 18 heures, pensent ses enfants. La maison de Saint-Jérôme était dans un état « épouvantable ». Des bibelots étaient éparpillés sur le plancher, comme si la septuagénaire les avait lancés pour appeler à l’aide. Sa jambe était livide, sans pouls, morte.

« Soit elle meurt cette nuit, soit elle revient avec une jambe coupée », s’est dit Nathalie en voyant partir l’ambulance.

Aucun souvenir de cette période

Mme Griffiths avait commencé à se sentir mal quelques semaines plus tôt. Pas de toux ou de difficultés respiratoires. Mais une grande fatigue, se souvient-elle. Les tâches du quotidien étaient devenues « comme une montagne ». Pour sa fille Nathalie, pas de doute, c’était la COVID-19. Pas pour Francine Griffiths, qui ne reconnaissait aucun des symptômes « classiques ».

« Je ne sortais presque pas, sauf pour faire des courses. Je ne sais pas où je l’ai attrapée. J’ai dû ne pas faire attention », dit-elle. Précisons tout de suite qu’à l’époque, les vaccins n’étaient pas offerts à la population en général. On ne les administrait que dans les centres d’hébergement pour aînés. Mme Griffiths attendait son tour.

Le diagnostic officiel est tombé à l’hôpital. COVID-19. Double pneumonie. De multiples caillots dans les poumons.

La patiente est placée sous respirateur. « Ses reins fonctionnent à peine, son cerveau, trop tôt pour le savoir », se souvient son autre fille, Nancy Griffiths. L’urgentologue confirme aussi que, si la malade survit, on devra lui amputer la jambe. La principale artère est bloquée par un caillot depuis trop longtemps pour sauver le membre.

De cette période, la femme ne garde aucun souvenir. Elle a repris conscience « le 7 ou le 8 » février. « Nathalie m’a dit : “Ils t’ont coupé une jambe.” J’ai dit : “OK.” »

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

La jambe droite de Francine Griffiths est amputée au-dessus du genou.

Depuis, elle a attaqué chaque épreuve comme un défi à surmonter. La convalescence a été « interminable », dit Nancy Griffiths. La plaie a mis plus de six mois à guérir. Dès qu’elle a pu, Francine a demandé d’avoir une prothèse. Elle réapprend à marcher. Elle espère recommencer à conduire. Elle n’a pas pleuré, dit-elle. Mais de son propre aveu, ce n’est plus la même femme qu’avant. « J’aurais pu mourir. »

D’elle et ses filles, ce sont ses filles qui sont le plus en colère. Il faut dire que toutes les deux travaillent dans le réseau de la santé. Nancy est chirurgienne orthopédiste à Sept-Îles. Nathalie est préposée aux bénéficiaires à l’hôpital de Saint-Jérôme, le même où a été hospitalisée sa mère entre janvier et juin. Les ravages de la COVID-19, elles en sont les premières témoins.

« Voyons qu’à 70 ans, ma mère perd une jambe et que des gens refusent le vaccin ou disent que c’est un complot », rage Nathalie, qui a travaillé sur l’étage « rouge » de son hôpital.

« Il y a des gens qui sont inconscients, insouciants. On peut perdre une jambe avec la COVID, martèle Nancy. C’est bien plus qu’un simple rhume. Notre corps, en se défendant du virus, peut subir de multiples dommages. »

Pour vous, pour vos proches et pour nous tous, faites-vous vacciner.

La Dre Nancy Griffiths, fille de Francine Griffiths

Thrombose chez des malades atteints de la COVID-19

Bien que très rare, l’histoire de Francine Griffiths n’est pas unique. Les risques de thrombose associés à la COVID-19 sont documentés. Et ils sont « beaucoup plus élevés qu’avec le vaccin d’AstraZeneca », précise la Dre Vicky Tagalakis, du Centre d’excellence en thrombose et en anticoagulation de l’Hôpital général juif de Montréal. Vaccin dont les effets secondaires possibles ont fait grand bruit et qui n’est actuellement plus administré au Canada.

Au début de la pandémie, plusieurs études ont fait état de cas de thrombose chez des malades atteints de la COVID-19. On trouvait alors des caillots chez 15 % à 30 % des patients admis à l’hôpital. Dans la majorité des cas, il s’agissait de caillots dans les veines, dit la Dre Tagalakis, donc aux conséquences moins graves. Mais pour environ un cas sur quatre, comme Mme Griffiths, les blocages étaient au niveau des artères, avec comme possibles complications une crise cardiaque, un accident vasculaire cérébral (AVC) ou l’amputation d’un membre. « C’est rare, mais ça se peut », dit la médecin.

Selon une autre étude, cette fois menée aux soins intensifs de l’Hôpital général juif durant les premières vagues, 17 % des malades atteints de la COVID-19 avaient des caillots sanguins, dont un quart dans les artères. La Dre Tagalakis a suivi une patiente qui a subi un AVC en plus d’être amputée de plusieurs doigts à cause du coronavirus.

Une amputation, ça a un grand impact sur la vie. C’est la même chose pour une crise cardiaque ou un AVC.

La Dre Vicky Tagalakis, du Centre d’excellence en thrombose et en anticoagulation de l’Hôpital général juif de Montréal

La famille Griffiths est encore en train d’évaluer l’ampleur des dégâts.

« C’est moi qui l’accepte le moins, dit Nathalie. Je suis fâchée qu’elle ait perdu sa jambe. Je suis fâchée envers moi de ne pas l’avoir trouvée plus tôt. J’ai beaucoup de culpabilité. Je suis fâchée contre ceux qui n’y croient pas. Ta vie est bouleversée. Ça change ta vie et celle des autres. On va tous vivre avec ça. »

Malgré son moral de fer, Francine n’exclut pas que le choc finisse par la rattraper. « Peut-être que ça va me frapper quand je vais retourner chez moi. »

Il lui reste « beaucoup, beaucoup de chemin à faire », dit sa fille Nancy. La vie de sa mère « telle qu’elle était a complètement basculé ».