En cette rentrée atypique, les réseaux de transport collectif de la région de Montréal veulent reconquérir leur clientèle d’antan. Les services sont presque tous complètement rétablis, même si les mesures sanitaires mises en place l’an dernier restent en vigueur. Or, alors que les routes se congestionnent comme avant, à peine la moitié des usagers sont revenus dans les trains, les autobus et le métro. L’impact du télétravail ? Des dirigeants des quatre réseaux de transports en commun du Grand Montréal font le point.

Bruno Bisson
Bruno Bisson La Presse

Société de transport de Montréal (STM)

Le télétravail, un impact profond et durable

La Société de transport de Montréal (STM) s’est donné pour objectif de faire remonter la fréquentation de ses réseaux de bus et de métro « entre 50 et 75 % » de l’achalandage prépandémique. C’est la prudence qui incite le directeur général Luc Tremblay à utiliser une fourchette aussi large.

La rentrée scolaire, « c’est comme une transition ». Le retour des élèves dans les transports collectifs compte pour seulement 14 % de la clientèle globale de la STM. C’est le retour des travailleurs, qui composent 64 % de sa clientèle, qui demeure incertain. « L’impact du télétravail, à ce moment-ci, demeure complètement inconnu. »

Mais au-delà de la rentrée 2021, affirme Luc Tremblay, « il va falloir tenir compte [du fait] que le télétravail est là pour rester. Le paradigme s’est établi. On a prouvé par l’absurde que les employés pouvaient être très productifs à partir de la maison, en plus de réduire leurs déplacements pour le travail ».

Depuis mars 2020, 3000 des 11 000 employés de la STM sont en télétravail, dit le directeur général. Seulement 30 % des employés de la société résident à Montréal. « La grande majorité d’entre eux doivent donc passer entre deux et trois heures chaque jour en déplacement pour venir au travail et rentrer chez eux. Si on leur propose un horaire hybride, deux jours au bureau, trois jours à la maison, ils vont dire quoi, vous pensez ? Ça va avoir un impact durable sur leur qualité de vie.

« Le transport est lié aux comportements des gens. Si le comportement des gens change, on le ressent, et il va falloir qu’on s’ajuste. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Luc Tremblay, directeur général de la Société de transport de Montréal

Pour nous, dans les transports collectifs, l’effet durable de la pandémie et du télétravail sera peut-être de nous forcer à prévoir des services différents, à des heures différentes.

Luc Tremblay, directeur général de la Société de transport de Montréal

Jusqu’au début de 2020, « on sortait le matin à 5 h et on revenait au garage à 9 h ; on ressortait massivement à 15 h, pour rentrer à 19 h. Dans l’avenir, les périodes de pointe seront peut-être plus aplaties, mais on va devoir mettre plus d’autobus sur la route entre 10 h et 15 h pour s’ajuster à une nouvelle demande. »

Ces effets vont perdurer bien après la fin de la pandémie. « On ne sait juste pas à quel point », conclut Luc Tremblay.

Situation actuelle

Niveau de service planifié à la rentrée : 100 % des services offerts avant la pandémie

Achalandage actuel : équivaut à 45 % de la clientèle prépandémique

Dans les autobus : 55 % de l’achalandage de 2019

Dans le métro : 45 % de l’achalandage de 2019

Dans le transport adapté : 45 % de l’achalandage de 2019

Réseau de transport de Longueuil (RTL)

Un réseau en transition

L’année 2020 avait commencé en lion pour le Réseau de transport de Longueuil (RTL) avec des hausses d’achalandage de près de 4 % en janvier et en février. L’année 2020, c’était aussi une importante année de transition du RTL vers son nouveau mandat : alimenter les trois stations du futur Réseau express métropolitain (REM) sur la Rive-Sud qui seront mises en service au printemps 2022.

Le rabattement de dizaines de lignes de bus sur le REM mettra fin à 30 ans de services directs du RTL vers le centre-ville de Montréal, via le pont Champlain. À l’hiver 2020, presque 25 000 personnes continuaient à traverser le fleuve Saint-Laurent chaque heure de pointe du jour et du soir sur le nouveau pont Samuel-De Champlain. Cette desserte représentait encore entre 25 % et 30 % de l’achalandage total du RTL.

Et c’est là que l’achalandage s’est d’abord effondré lors du premier confinement de mars 2020.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Michel Veilleux, directeur général du Réseau de transport de Longueuil

Les bureaux étant fermés, le centre-ville désert, on a aboli presque toutes les lignes en direction du terminus centre-ville (TCV). C’est à peine croyable, mais on n’a pas eu de plaintes.

Michel Veilleux, directeur général du Réseau de transport de Longueuil

Et la demande n’a toujours pas repris. Pour les six premiers mois de 2021, les déplacements effectués par le RTL en direction de Montréal ont diminué de 84 % par rapport à la même période en 2019 (dernière année comparable).

La rentrée des élèves et des étudiants – qui représentaient près du tiers de la clientèle totale du réseau avant la pandémie – va remplir un peu plus les bus. Le RTL va suivre en continu l’achalandage sur ses lignes afin de pouvoir réagir rapidement à toute fluctuation d’une demande de service, qui n’a jamais été plus difficile à prévoir.

« Avec ces changements de comportement, le développement immobilier intense sur la Rive-Sud et de nouveaux points de clientèle à desservir, affirme M. Veilleux, ça va prendre un bon coup de roue pour aller reconquérir nos usagers et aller en chercher de nouveaux. »

Situation actuelle

Niveau de service planifié à la rentrée : 86 % des services offerts avant la pandémie

Achalandage actuel : équivaut à 47 % de la clientèle prépandémique

Société de transport de Laval (STL)

Moins touchée par le télétravail

« Pendant toute la pandémie, on a toujours maintenu un achalandage un peu plus élevé que les autres sociétés de transport collectif, dit le directeur exécutif, développement et innovation, de la Société de transport de Laval (STL), Pierre Lavigueur. Ce n’est pas juste parce qu’on est bons. C’est parce qu’on est loin du centre-ville. »

Même si ses autobus transportent chaque jour des milliers de Lavallois jusqu’aux stations du métro, en direction du centre-ville, la STL n’a pas de connexion directe vers cette destination, qui a été la première désertée en masse par les travailleurs au début de la pandémie.

Notre clientèle, ce sont davantage les étudiants et les parcs industriels de Laval. Nous sommes moins dépendants des déplacements au centre-ville. Nous avons donc été un peu moins impactés par le télétravail.

Christine Gauvreau, directrice principale, planification et développement, de la Société de transport de Laval

Au début d’août, dit-elle, l’achalandage sur le réseau équivalait à 55 % de celui enregistré par la STL en 2019, à la même période. C’est le taux le plus élevé dans la région métropolitaine. Et comme au Réseau de transport de Longueuil, la pandémie semble avoir mis en évidence l’importance des déplacements locaux, à l’intérieur du territoire, qui montrent depuis quelques années une tendance à la hausse. « Certains samedis et dimanches, dit la directrice, on a atteint presque 65 % » de l’achalandage de 2019.

Pour la rentrée, la STL déploie depuis le 28 août des services équivalant à 97 % de ceux qu’elle offrait à l’automne 2019, avant la pandémie, malgré l’incertitude quant à la demande de pointe venant des employés de bureau. On ne sait ni quand elle se manifestera ni comment. Ni même si elle viendra.

« C’est pour cela qu’il faut maintenir un niveau de service élevé, dit M. Lavigueur. Un service réduit, ça voudrait dire moins d’autobus, plus de passagers par autobus », et un entassement que les usagers ne sont peut-être pas encore prêts à accepter après 18 mois de distanciation physique.

« On ne va pas combattre le télétravail, conclut-il, parce que la meilleure solution pour réduire les gaz à effet de serre, c’est de ne pas se déplacer. Mais si vous avez à vous déplacer, on vous offre une alternative sérieuse et plus écologique. »

Situation actuelle

Niveau de service planifié à la rentrée : 97 % des services offerts avant la pandémie

Achalandage actuel : équivaut à 55 % de la clientèle prépandémique

exo (autobus et trains de banlieue)

Des prévisions à la baisse

La pandémie de COVID-19 et la transformation radicale des habitudes de déplacement induite par le télétravail n’ont fait mal à aucun réseau de transport collectif autant qu’à exo. Et c’est loin d’être fini.

Au début de l’été, le directeur général d’exo, Sylvain Yelle, disait espérer un retour progressif de la fréquentation des trains à 60 % de son niveau prépandémique, et des autobus à 75 %.

Mais « l’arrivée du variant Delta et le début de la quatrième vague de la pandémie de COVID-19 nous forcent à revoir nos prévisions à la baisse pour l’automne de 2021 », a reconnu le transporteur dans un courriel à La Presse. exo espère maintenant récupérer à l’automne 41 % de l’achalandage d’avant la pandémie dans ses trains de banlieue (au lieu de 60 %) et 55 % des usagers dans ses services de bus (au lieu de 75 %).

Au moment de revoir ses prévisions, Québec n’avait pas encore annoncé qu’il reportait lui-même à octobre, et même à janvier dans certains cas, le retour au bureau de ses employés, et la Santé publique n’avait pas encore émis un avis public recommandant aux employeurs privés de faire la même chose. Comme autant de torpilles lancées dans le flanc d’un train immobile.

Tant que le centre-ville ne revivra pas, les trains de banlieue et les autobus qui y mènent, surtout en provenance de la Rive-Sud, ne se rempliront pas.

Plus de 70 % de la clientèle des trains sont des travailleurs, et la majorité des usagers des bus de banlieue le sont aussi. Ce sont des travailleurs qui utilisent ces modes de transport pour aller au travail et en revenir selon un mode de déplacement dit « pendulaire », qui a été très touché par la généralisation du télétravail.

Dès l’automne, on ajoutera des départs sur des lignes d’autobus desservant les gares de train « afin de faciliter les déplacements des usagers qui seront appelés à voyager en dehors des pointes ».

Presque tous les départs de trains de banlieue seront rétablis, malgré l’achalandage encore faible. Et les trains seront plus courts, quitte à les allonger de quelques voitures quand les usagers seront plus nombreux. Une façon d’optimiser le service aux usagers « tout en respectant le cadre budgétaire fixé par l’Autorité régionale de transport métropolitain ».

Situation actuelle

Niveau de service planifié à la rentrée : 90 % des services offerts avant la pandémie

Achalandage actuel par rapport à la clientèle prépandémique (2019) :
Autobus couronne nord : 60 % Autobus couronne sud : 32 % Trains de banlieue : 15 %

Transport adapté : Toutes les demandes sont honorées