Les manifestations d’opposants aux mesures sanitaires devant les écoles sont peu nombreuses, mais fort bruyantes. Et elles suscitent l’indignation de tout le milieu scolaire, qui dispose de peu de moyens pour les empêcher.

Judith Lachapelle
Judith Lachapelle La Presse

Les manifestants opposés à la vaccination n’étaient pas très nombreux, raconte la bande d’adolescentes rencontrée devant l’école secondaire Robert-Gravel, en ce mercredi après-midi. Deux hommes qui filmaient, un troisième qui vociférait dans un porte-voix et un quatrième, avec une pancarte, vêtu d’un t-shirt noir portant le mot « sécurité ». Une inscription qui a confondu les élèves, qui l’ont d’abord pris pour un « gardien de sécurité », avant de voir avec étonnement l’homme repousser leurs profs qui demandaient aux manifestants de partir.

« Au début, ils parlaient aux élèves en expliquant qu’ils étaient contre la vaccination. Mais quand les élèves ont commencé à s’éloigner d’eux, ils ont commencé à être plus agressifs », dit Zéa, elle-même élève de première secondaire dans cette école du Plateau Mont-Royal. Des profs se sont interposés, le directeur est sorti, des jeunes ont chanté et tapé dans leurs mains pour enterrer la voix de l’homme au mégaphone… « C’est qu’ici, dans cette école, on fait du théâtre, dit Lili. Alors on n’est pas gênés de parler fort ! »

« C’était quand même stressant », ajoute Lili, alors que ses copines Zaya, Lily-May, Stella, Houda et Évangéline-Rose (on a promis de toutes les nommer) approuvent.

Ils ont le droit d’être antivaccins, mais ils n’ont pas le droit de venir nous faire peur ici avec de fausses informations. Ça engendre de l’anxiété alors qu’on vit déjà avec toutes ces contraintes sanitaires.

Lili, élève de l’école secondaire Robert-Gravel

Les manifestations d’opposants aux mesures sanitaires devant les écoles sont peu nombreuses – quatre ou cinq évènements, dont trois à Montréal, ont été signalés depuis la rentrée –, mais elles suscitent de nombreuses réactions d’indignation dans le milieu scolaire.

« Dégueulasse », dénonce le président de la Fédération des comités de parents du Québec, Kévin Roy. « Inacceptable », martèle Kathleen Legault, de l’Association montréalaise des directions d’établissement scolaire (AMDES). Une « instrumentalisation des élèves par les groupes antivaccins », renchérit Alain Perron, du centre de services scolaire de Montréal (CSSDM). « L’enjeu ne peut pas se limiter à une question de liberté d’expression : aucun parent ne donnerait la permission à qui que ce soit d’aborder son enfant sur le trottoir comme ça, sans réelle nécessité », dit Marc-Étienne Deslauriers, porte-parole du Regroupement des comités de parents autonomes du Québec.

« Il y a de l’inquiétude dans le milieu scolaire », ajoute Kathleen Legault, de l’AMDES. « Mais ce qu’on me dit, c’est que lorsque les policiers sont appelés et qu’ils arrivent sur place, leur action est très efficace. »

Longue attente avant l’arrivée des policiers

Le délai d’intervention peut cependant être long. « Mardi, lors de la manifestation près de l’école Robert-Gravel, il s’est passé 40 minutes entre l’appel à la police et l’arrivée des agents », relève Mme Legault. « Mais à partir du moment où ils sont arrivés, la manifestation a été dispersée en moins de cinq minutes. »

Si on a un souhait à faire, c’est que la police intervienne rapidement.

Kathleen Legault, de l’Association montréalaise des directions d’établissement scolaire

Il faut préciser que les écoles n’ont « aucune autorité ni aucun pouvoir d’intervention sur les citoyens » et ne peuvent que « leur demander de quitter [leurs] terrains », rappelle Alain Perron. « Pour le reste, il faut s’en remettre aux autorités policières, et c’est ce que nous faisons lorsque des gens gênent la quiétude des élèves aux abords des écoles. »

« On va souvent invoquer le motif de bruit excessif parce que ces manifestants utilisent souvent des porte-voix. Ça dérange les élèves quand ils sont en classe », dit Mme Legault. Même lorsque les manifestants ne se trouvent pas sur le terrain de l’école, une plainte pour bruit excessif peut « justifier une intervention des policiers », dit-elle.

De son côté, le Service de police de la Ville de Montréal dit être « au fait de la situation autour de certaines écoles secondaires de [son] territoire ». « Nous la prenons très au sérieux et nous la surveillons de près. Nos policiers sont prêts à intervenir en cas d’infractions criminelles ainsi qu’à la demande des directions d’école ou des centres de services scolaires concernés. »

Des adultes à la rescousse ?

Si les manifestants n’étaient pas nombreux mardi dernier à l’école Robert-Gravel, ils étaient une bonne vingtaine le 10 septembre à l’école Louis-Joseph-Papineau. L’homme au porte-voix y était présent chaque fois : François Amalega, un homme d’une quarantaine d’années opposé aux mesures sanitaires, qui diffuse en direct ses coups d’éclat sur Facebook et qui s’invite régulièrement dans les évènements publics des politiciens (le candidat Denis Coderre en a fait les frais jeudi).

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

François Amalega devant l’école Louis-Joseph-Papineau, le 10 septembre dernier

Mardi, lorsque les policiers lui ont demandé de quitter le terrain de l’école, M. Amalega a obtempéré, mais a continué à haranguer les gens avec son mégaphone. Il a alors reçu un constat d’infraction. Un de plus, qui s’ajoute aux plus de 35 000 $ en constats non payés qu’il accumule depuis le début de la pandémie, selon le Directeur des poursuites criminelles et pénales.

« On a vu les actions se multiplier et les autorités ne font rien ! », se désole au bout du fil une citoyenne montréalaise, l’une des administratrices du nouveau groupe Facebook « Protégeons nos enfants des complotistes », créé le 11 septembre. La femme nous a demandé de ne pas publier son nom, pour éviter d’être personnellement la cible du mouvement qu’elle dénonce.

En moins d’une semaine, ce groupe a attiré près de 500 abonnés. Au fil des discussions, une idée s’est imposée : former une chaîne humaine, un « écran », qui s’interposera entre les manifestants et les élèves. La difficulté reste de se mobiliser rapidement pour suivre les manifestants sur le terrain – le groupe n’a pas été en mesure de se déplacer à temps pour la manifestation devant l’école Robert-Gravel, mardi.

« Notre but n’est pas de confronter les complotistes », dit la femme. « Quand ils sont rendus à ce niveau, c’est impossible de les raisonner. Mais on veut montrer aux jeunes que les adultes ne les abandonnent pas. Et faire comprendre aux complotistes que ce n’est pas vrai qu’ils représentent la majorité. »