Une gestionnaire du CHSLD Herron a donné pour la toute première fois la version de la direction, jeudi, à l’enquête publique de la coroner Géhane Kamel sur la vague de décès survenue dans cet établissement.

Gabrielle Duchaine
Gabrielle Duchaine La Presse

Tina Pettinicchi, qui était responsable des ventes et des relations externes pour Herron, a raconté les jours qui ont mené à la crise. Elle a parlé des appels à l’aide, des multiples appels téléphoniques pour trouver du personnel, du manque d’équipement, de l’arrivée des responsables du CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal et de leur prise en charge de l’établissement, des médecins qui ne voulaient pas venir.

Si son témoignage a fourni un éclairage nouveau sur le rôle de l’équipe de direction, il a aussi confirmé le schisme qui s’est creusé dès le départ entre les équipes du CIUSSS et la direction de la résidence, au détriment des patients, a déploré la coroner.

Perte de contrôle

« Il est de mon devoir de vous annoncer que nous prenons en charge la gestion du CHSLD Herron au nom du gouvernement. »

Nous sommes le soir du 29 mars 2020. Mme Pettinicchi est dans un bureau avec la propriétaire Samantha Chowieri et Brigitte Auger, directrice responsable du service CHSLD et soutien à domicile du CIUSSS, venue en renfort. Au téléphone, la PDG du CIUSSS, Lynne McVey, annonce qu’elle prend le contrôle. C’est le choc.

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Lynne McVey, PDG du CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, en conférence de presse en avril 2020

« Je ne comprenais pas trop ce qui se passait. C’était un peu épeurant. Mon premier sentiment, ç’a été de dire : OK, on a demandé de l’aide et c’est ça [qui nous arrive] », a raconté Tina Pettinicchi.

Depuis le 27 mars, face à un manque de personnel et d’équipement croissant, des membres de la direction de Herron ont multiplié les demandes d’aide au CIUSSS. Mme Pettinicchi a publié une annonce sur sa page Facebook pour trouver des masques parce que les commandes n’arrivaient pas. Le 28, en apprenant que le directeur avait contracté la COVID-19, elle s’est rendue au bureau pour faire la tournée des agences de placement à la recherche d’employés. Sans succès.

Même chose le lendemain. Elle a parlé avec une gestionnaire du CIUSSS « parce que les agences qu’on appelait n’avaient pas de gens » à envoyer à la résidence. « Elle a dit qu’elle allait voir ce qu’elle pouvait faire, mais que pour eux aussi c’était difficile. » Elle a échangé des messages textes avec un responsable des ressources humaines du CIUSSS, demandant des ressources le soir même. « Il m’a réécrit pour me dire que ça n’avait pas porté fruit. »

Après, je me suis concentrée à appeler [nos employés], qui m’ont tous dit qu’ils avaient des symptômes, qu’ils avaient eu des contacts, qu’ils attendaient un test, qu’ils avaient eu la consigne de s’isoler.

Tina Pettinicchi, responsable des ventes et des relations externes pour Herron

C’est ce soir-là que la Dre Nadine Larente, sa famille et d’autres gestionnaires du CIUSSS ont débarqué d’urgence. Mme Pettinicchi raconte avoir aidé à distribuer des plateaux de nourriture aux bénéficiaires. Ils étaient « corrects, pas différents » de leur état habituel, a-t-elle témoigné. Cela n’a pas semblé convaincre la coroner, qui lui a rappelé qu’une médecin avait été jusqu’à appeler sa famille en renfort. « Moi, je n’ai pas vu [ce qui a été décrit]. »

Dans les jours qui ont suivi la prise de contrôle de l’établissement par le CIUSSS, elle et la propriétaire ont continué à se présenter sur les lieux, faisant des appels pour trouver du personnel et répondant aux questions de familles et de soignants. « C’est allé tellement vite. J’avais l’impression qu’on se faisait tirer de tous les bords. Il y avait des demandes sans cesse, mais je n’ai pas senti qu’il y avait une direction. » La communication avec les gens du CIUSSS était « difficile ».

« On est en code rouge »

« Même s’ils avaient pris la gestion, tout découlait encore de nous au niveau de l’horaire. » Elle a donné l’exemple du 3 avril, date à laquelle elle et Mme Chowieri n’ont pas réussi à trouver d’infirmières.

« Mme Auger a appelé vers 16 h 30. Elle a demandé à Samantha [Chowieri] comment ça se présentait pour le week-end. On a refait la liste de ceux qui étaient malades. Mme Auger a demandé si les médecins pouvaient rentrer. Samantha a répondu qu’ils ne voulaient pas. Mme Auger a dit : “ On est en code rouge. On n’a pas d’infirmières à vous envoyer. ” »

Selon Tina Pettinicchi, une représentante du CIUSSS lui a interdit dès le 30 mars de donner de l’information médicale aux familles ou de les contacter sans son autorisation. Une consigne que la témoin a confirmé ne pas avoir toujours respectée. « Il y a [des familles] pour qui j’ai pris l’initiative de monter [dans les chambres]. Je recevais des textos. Il y avait des gens qui pleuraient. Une famille m’avait envoyé un message à faire écouter à [une résidante]. Le CIUSSS avait appelé pour dire [que son état] se détériorait. Ils avaient enregistré leurs adieux. Je suis allée le lui faire écouter », a-t-elle raconté. « Tu ne sais pas trop quoi faire. Tu es tiraillée entre les consignes et donner des nouvelles. Il y avait un million de choses en même temps. J’étais dépassée de tout ce qui se passait. »

Questionnée pour savoir si elle était allée donner des soins aux bénéficiaires, la femme a répondu qu’elle n’était montée aux étages qu’à la demande des familles. « Eux [les gens du CIUSSS] ne nous l’ont jamais demandé et j’ai senti qu’on n’était pas les bienvenus sur les étages. »

La coroner a dit espérer ne pas terminer l’enquête en pensant que « les gens de Herron étaient dans leur bureau, les gens du CIUSSS étaient dans leur bureau, et pendant leur petite guéguerre, des gens mouraient entre les deux ».