Les dépouilles de certains résidants du CHSLD Herron auraient été abandonnées dans leur chambre durant de longues heures sans respect ou dignité, allongées dans du vomi, ébouriffées, sales, a témoigné mardi une infirmière auxiliaire de l’établissement à l’enquête publique de la coroner Géhane Kamel.

Gabrielle Duchaine
Gabrielle Duchaine La Presse

La soignante, qui a travaillé durant toute la première vague de la pandémie, a trouvé dans leur lit le corps inanimé de plusieurs résidants.

Le 5 avril 2020, elle raconte avoir lavé la dépouille et changé la jaquette d’une femme décédée, ce qui lui aurait valu des remontrances d’une responsable du CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal. « Elle traitait les corps comme s’ils étaient atteints de la peste. »

Le lendemain, en rentrant au travail, elle a appris le décès dans la nuit d’une autre dame. Elle était dans un état « ébouriffé ». « J’ai aidé à la laver. » Sa fille, dit-elle, n’avait pas été informée de l’état de santé de sa mère. Pis encore, une gestionnaire de Herron lui aurait dit la veille que sa mère, alors mourante, « était assise dans sa chaise et buvait un Boost ».

Quelques jours plus tard, vers le 9 avril, l’infirmière auxiliaire dont le nom est protégé par une ordonnance de non-publication a découvert la dépouille d’une autre femme. « Elle avait vomi juste avant de mourir et elle a avait été laissée dans son vomi durant des heures. » Elle en a informé une responsable, qui lui aurait répondu : « Je sais ».

« Je sais qu’on manquait de personnel, on courait partout. Mais ça prend cinq minutes pour laver quelqu’un et lui montrer du respect », a témoigné la soignante en pleurant.

Une autre chambre était occupée par un couple. La dame était décédée. L’homme était atteint d’Alzheimer. « Il allait vérifier comment allait sa femme et il découvrait qu’elle était morte. Puis il l’oubliait et il recommençait et le redécouvrait encore. La chambre d’en face était vide. Pourquoi personne n’avait sorti la dépouille de la dame ? »

Le témoignage de l’infirmière auxiliaire a été à la fois troublant et émotif. Elle a raconté comment, à la fin du mois de mars, un groupe d’employés d’une agence de placement a déserté le CHSLD en plein quart de travail après avoir appris que « la COVID-19 était dans le building ».

Elle a parlé du manque de personnel si criant qu’elle et ses quelques collègues restants n’arrivaient pas à fournir les soins de base.

Elle a expliqué comment elle s’est retrouvée, le 29 mars, la seule infirmière de tout l’établissement parce que les autres étaient malades. « Au deuxième, une seule préposée s’est présentée. On s’est regardés en se demandant ce qui se passait. C’est devenu clair que plusieurs résidants étaient dans leur urine et leurs selles, et que leurs lits étaient souillés. »

À l’heure du souper, « la personne de la cuisine a livré les cabarets et est redescendue tout de suite. Je suis descendue voir [une gestionnaire] et je l’ai suppliée de demander aux gens de la cuisine de monter distribuer les plateaux. Elle m’a dit qu’ils avaient refusé catégoriquement pour ne pas attraper le virus. »

Malgré l’aide envoyée par le CIUSSS à compter du 29 mars, la situation a mis des jours avant de s’améliorer, dit-elle. Le week-end du 4, 5 et 6 avril a été « le pire de la pandémie ».

Comme d’autres employés de Herron et du CIUSSS avant elle, la soignante a indiqué qu’elle ne savait pas trop qui était en charge, au moins avant le 5 avril, alors qu’une gestionnaire envoyée par le CIUSSS lui aurait dit qu’elle « prenait le contrôle ».

« Même après le CIUSSS, c’est demeuré très chaotique. […] Les gens continuaient de tomber comme des mouches », a-t-elle dit.

Des familles ont tenu, via la coroner, à remercier l’infirmière pour sa gentillesse et sa compassion.

Géhane Kamel lui a dit que des histoires comme la sienne permettent de « croire qu’il y a de l’espoir ». « Vous avez pris en charge des personnes qui avaient besoin d’aide [et vous les avez aidés] jusqu’à la dernière minute ».