« Comme société, on les a abandonnés. »

Gabrielle Duchaine
Gabrielle Duchaine La Presse

Ce sont les mots de la coroner Géhane Kamel, qui enquête sur la vague de décès au CHSLD Herron lors de la première vague de la pandémie.

Vendredi, toute l’équipe de l’enquête publique a été ébranlée par le témoignage de l’infirmière Marie-Ève Rompré, qui, au printemps 2020, était gestionnaire de l’urgence du centre hospitalier St. Mary’s. Dans la deuxième semaine d’avril, elle a mis sur pied une équipe de l’urgence pour aider à Herron. Mme Rompré s’est rendue au CHSLD le 8 avril après son quart de travail pour évaluer les besoins. Elle est retournée le lendemain avec une douzaine de soignants, toujours après leur journée de travail régulière.

Ce qu’elle a décrit devant la coroner est à la limite du supportable. Un an et demi plus tard, elle a eu de la difficulté à revenir sur certains de ses souvenirs.

Dans une chambre, un homme lui confie ne pas avoir bu depuis dix jours, sauf pour prendre son médicament quotidien. Il a la langue gercée et les joues pleines d’ulcères.

Une dame demande de prendre un bain. Elle a des selles « jusque dans le cou ».

Dans une autre chambre, un résidant a trois culottes d’incontinence une par-dessus l’autre. Elles sont brunes. Il a du vomi séché dans la bouche qui l’empêche de parler. Il se met à pleurer quand une infirmière lui donne de l’eau.

Plus loin, un homme de 101 ans est « rachitique ». Il a le visage bleu. Il est inconscient. En hypothermie. Il ne reçoit pas de morphine, n’est pas sous soluté quand l’équipe de Marie-Ève Rompré arrive. « On a commencé un protocole [de fin de vie]. Ça a pris une heure ou deux. Il est décédé. Au moins il n’est pas mort tout seul de son hypothermie », a raconté l’infirmière en pleurant.

Son récit se déroule à compter du 8 avril 2020. Rappelons que le premier appel de la part d’un gestionnaire de Herron au CUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal pour faire état d’un manque de personnel est entré le 27 mars.

Le soir du 29, des gestionnaires parties en éclaireuses ont constaté l’ampleur de la catastrophe et ont immédiatement mis la main à la pâte.

Sur le terrain, un flou semble avoir persisté durant plusieurs jours sur qui, entre le CIUSSS et Herron, avait officiellement la gestion de l’endroit.

Le 8 et le 9 avril, c’est de son propre chef que Marie-Ève Rompré a recruté une équipe de soignants de l’urgence pour donner un coup de main. Elle a aussi apporté du matériel. Deux jours plus tard, elle a pris l’initiative de trouver des médecins à l’hôpital pour l’accompagner à Herron.

Selon plusieurs témoignages entendus depuis le début de l’enquête, il semble qu’aucun médecin ne soit allé physiquement dans l’établissement entre le 31 mars et le 10 avril environ. « Même si j’y vais avec 50 infirmières, à un moment donné il faut un médecin », a souligné Mme Rompré.

« Je suis dans un état un peu révolté, a dit Géhane Kamel en clôture du témoignage. Un immense merci [à vous] d’avoir mis cette équipe-là sur pied. Mais ça fait déjà dix jours qu’on sait que ces gens-là sont en train de mourir à petit feu. Comme société, on les a abandonnés. »