Si la plupart des organisations saluent l’implantation du passeport vaccinal au Québec, beaucoup restent confuses quant à la manière dont il sera appliqué. Pendant que des experts réclament une action plus rapide et plus forte, l’opposition réclame aussi plus de transparence, alors qu’on a recensé mardi 234 nouveaux cas et une hausse de 7 hospitalisations.

Henri Ouellette-Vézina
Henri Ouellette-Vézina La Presse

« Pourquoi attendre que la situation se dégrade ? »

Pour la professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal (ESPUM) Roxane Borgès Da Silva, il reste étonnant que Québec « n’aille pas plus vite dans l’implantation » du passeport vaccinal, en l'imposant avant le début du mois de septembre, « afin d’éviter la propagation du variant Delta ». « Les exemples ailleurs dans le monde nous le montrent. Pourquoi attendre que la situation se dégrade avant de mettre des mesures en place ? », s’interroge-t-elle en entrevue. L’experte se questionne aussi sur le message qu’envoie Québec en n’obligeant pas les employés en milieux de travail à être doublement vaccinés, « surtout quand on sait que plusieurs éclosions proviennent de [ces milieux] ». « Je pense également aux universités et aux écoles, où tout le monde est en stand-by présentement. Globalement, on est tous dans l’incertitude de savoir ce qui va se passer. C’est pire encore. Il vaut mieux avoir des mesures claires dès le départ », avance-t-elle aussi.

L’opposition réclame des consultations

Dans les rangs des partis de l’opposition, on abonde dans le même sens. « Le nombre de cas augmente et le variant Delta nous attend dans le détour. Le passeport vaccinal peut nous permettre d’éviter un reconfinement massif. Pourquoi attendre ? Pourquoi exempter les commerces de détail ? Encore une fois, la CAQ est en retard », a déploré la critique libérale en matière de santé, Marie Montpetit. Au Parti québécois, le porte-parole des dossiers de santé, Joël Arseneau, réclame de son côté que le gouvernement « tienne des consultations publiques avant le 1er septembre sur le passeport et son implantation ». « Le passeport peut être un bon outil, mais plusieurs angles morts demeurent sur les impacts à long terme, notamment sur la circulation des données médicales », juge-t-il. « Le gouvernement adopte une stratégie de communication confuse qui laisse planer de grands doutes sur les modalités de cette mesure qui n’est pourtant pas banale. La CAQ ne doit pas attendre la veille de son entrée en vigueur pour répondre aux questions et préoccupations », a enfin plaidé le porte-parole de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois.

Les festivals veulent des assouplissements

Le Regroupement des évènements majeurs internationaux (REMI) se dit toujours favorable à l’implantation du passeport vaccinal dans les festivals, à condition que celui-ci soit accompagné d’un assouplissement des mesures sanitaires. « Sinon, ça revient à dire qu’en plus de porter une ceinture, il va falloir mettre les bretelles aussi. Il nous faut une contrepartie, mais rien n’a été abordé. On est un peu perplexes », déplore Martin Roy, président-directeur général de l’organisme. Il suggère, par exemple, que les zones à l’intérieur des sites puissent monter jusqu’à 2500 personnes. Les géants de l’évènementiel evenko et Équipe Spectra espèrent eux aussi que « l’utilisation du passeport vaccinal apportera quelques assouplissements aux consignes sanitaires actuelles ».

Dans les musées ?

Pour l’heure, il n’a pas été question de rendre obligatoire la preuve vaccinale pour une visite au musée. En conférence de presse, le ministre de la Santé, Christian Dubé, a toutefois renvoyé la balle à sa collègue de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, dont le cabinet n’a rien confirmé, mardi soir. Si la mesure devait finalement être implantée, le directeur général du Musée d’art contemporain de Montréal (MAC), John Zeppetelli, n’y verrait aucun problème. « Cela me semble une chose responsable à faire. Je n’envisage pas de baisse de fréquentation avec le passeport, peut-être plus de gestion à l’accueil », affirme-t-il.

Avis partagés dans les bars

« On est pleinement satisfaits de cette mesure, qui va nous permettre de continuer d’opérer, maintenir nos emplois et maintenir nos entreprises en vie », dit Pierre Thibault, président fondateur de la Nouvelle association des bars du Québec et propriétaire de la Taverne Saint-Sacrement, à Montréal. Peter Sergakis, président de l’Union des tenanciers de bars du Québec, n’est toutefois pas du même avis. « C’est vrai qu’à l’époque, l’Union des tenanciers de bars du Québec a demandé au gouvernement, dans une lettre officielle, de nous permettre d’ouvrir les bars avec un passeport vaccinal. Mais maintenant, on est dans une situation différente. Les bars sont déjà ouverts. Si on dit que seulement les clients doublement vaccinés vont entrer, on va perdre beaucoup de clientèle. On a déjà souffert. Ça fait un an et demi qu’on souffre. »

Un « dernier recours » pour des restaurateurs

François Meunier, vice-président aux affaires publiques et gouvernementales de l’Association Restauration Québec, accepte assez bien l’arrivée du passeport vaccinal. « Pour nous, c’est en dernier recours, et il semble que le dernier recours soit arrivé. Si c’est au prix de la mise en place du passeport vaccinal qu’on évite une nouvelle fermeture de nos salles à manger, considérant la dangerosité du variant Delta, on va l’accepter. On n’a pas le choix. Pour nous, ce n’est pas envisageable qu’on soit contraints de diminuer nos activités en raison de la crise. Par contre, ça devra être facile et fluide. On est contents qu’il y ait un projet pilote cette semaine dans un restaurant de Québec pour commencer à évaluer le comment et les détails de tout ça. »

Les commerçants soulagés d’être épargnés

« C’est une bonne chose que les commerces n’y soient pas astreints, lance Jean-Guy Côté, directeur général du Conseil québécois du commerce de détail. Dans le commerce de détail, on est plus dans des zones où on circule, donc on ne demeure pas de longues heures à l’intérieur du même magasin. Donc, pour nous, c’est une bonne nouvelle. » « Il y a eu très peu de cas dans le commerce de détail, ajoute Marc DeSerres, président de DeSerres. On est soulagés qu’on ne soit pas inclus là-dedans. Maintenant, nous, ce qui nous concerne, c’est la sécurité de nos clients et de nos employés, et le masque est toujours obligatoire. De ce côté, il n’y a rien qui change. Des problèmes, je n’en ai pas dans nos magasins. Honnêtement, ça va bien. »

Un bilan toujours en hausse

Le ministère de la Santé et des Services sociaux a rapporté mardi 234 nouveaux cas de COVID-19 et aucun décès supplémentaire. Sept patients de plus sont hospitalisés, pour un total de 62. De ce nombre, 18 se trouvent aux soins intensifs, une hausse de 4. En tout, 41 543 doses de vaccin supplémentaires ont été administrées, dont 40 691 dans les 24 dernières heures et 852 avant le 9 août. À l’heure actuelle, 84 % des Québécois de 12 ans et plus ont reçu une première dose de vaccin, et 70 % ont eu leur deuxième dose. « Il nous manque 400 000 deuxièmes doses pour atteindre notre objectif initial de 75 % de personnes pleinement vaccinées dans toutes les tranches d’âge », a soutenu le ministre Dubé mardi. Québec rapporte avoir vacciné 6,3 millions de personnes avec une première dose et 5,2 millions avec une deuxième dose. « Pour s’assurer que tout le monde ayant reçu une première dose en reçoive une deuxième, il nous manque donc 1,1 million de personnes à vacciner d’ici le 31 août, soit dans les 20 prochains jours », a illustré Christian Dubé, en se montrant optimiste.

Avec Léa Carrier et Coralie Laplante, La Presse