Depuis le 24 mars 2020, jamais n’a-t-on compté si peu de malades de la COVID-19 dans les hôpitaux : « une petite poignée » à Maisonneuve-Rosemont, trois à l’Hôpital général juif, cinq à Sacré-Cœur, aucun à Verdun… Mais pour le personnel, cette accalmie ne signifie pas pour autant un retour au temps d’avant. La Presse a visité deux hôpitaux pour prendre le pouls de cette nouvelle réalité.

Suzanne Colpron
Suzanne Colpron La Presse

Retour au calme, mais pas à la normale

Fiers, mais fatigués : les employés de l’Hôpital général juif savent qu’ils ne sont pas au bout de leur peine. Visite de l’unité des soins intensifs.

Au 22 juillet, on comptait 67 hospitalisations au total, contre 716 au plus haut de la troisième vague, le 20 avril dernier. Si c’est la fin de la médecine de guerre au Québec, ce n’est pas pour autant un retour à la normale.

Ce creux de vague ne signifie pas que les hôpitaux sont au bout de leurs peines. Il permet de donner congé à des employés épuisés qui avaient été privés de vacances l’an dernier. Il aide aussi les hôpitaux à panser leurs plaies et à réparer les ravages provoqués par la pandémie, comme les énormes listes d’attente en chirurgie.

« À l’heure actuelle, les choses vont bien au Canada du point de vue de la COVID. Mais qui sait ce qui nous attend ? », lance le DPaul Warshawsky, chef de l’unité des soins intensifs de Hôpital général juif. « Ce n’est pas fini, c’est juste une nouvelle normalité. Et ce qui est frustrant pour nous, dans le système de santé, c’est que pour une bonne partie de la population, c’est terminé. Et ce n’est pas le cas. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Zannatul Ferdush embrasse son mari, Shamim Mohamed, qui est aux soins intensifs de l’Hôpital général juif depuis quatre mois.

La Presse a visité l’unité des soins intensifs de l’Hôpital général juif, le premier centre désigné pour soigner les malades de la COVID-19, pour prendre le pouls de cette nouvelle normalité.

Shamim Mohamed est l’un des trois malades de la COVID-19 encore aux soins intensifs. Infecté par le virus le 5 mars, il s’y trouve depuis quatre mois. Souvent, on a cru qu’il allait mourir. Mais jeudi, pour la première fois, il a pu respirer par lui-même.

« Ils ont enlevé le respirateur à 10 h 15, 10 h 15, répète sa femme, Zannatul Ferdush. Quand je suis arrivée et que je l’ai vu, j’ai pleuré. »

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Shamim Mohamed a été atteint d’une forme aiguë 
de la COVID-19.

L’homme de 62 ans, qui a contracté la maladie avant d’avoir pu se faire vacciner, ne peut pas parler ; il n’en a pas la force. « Tous les médecins étaient convaincus qu’il allait mourir. Il a passé au moins trois mois dans le coma. Et maintenant, vous le voyez ! », s’exclame Mme Ferdush, avec un sourire dans la voix.

« Il va beaucoup mieux, confirme Sarah Logan, conseillère en soins infirmiers. Il est sur la voie du rétablissement. »

« Il va survivre. C’est fantastique. Il a fait beaucoup de progrès, mais je soupçonne que, pour le reste de sa vie, il aura des problèmes respiratoires chroniques. Ses poumons ne seront jamais les mêmes », nuance le DWarshawsky.

C’est un succès parce qu’il va vivre, mais s’il n’avait pas eu cette maladie, il serait en pleine forme.

Le Dr Paul Warshawsky, chef de l’unité des soins intensifs de Hôpital général juif

Au plus fort de la crise, l’Hôpital général juif a compté 35 patients infectés aux soins intensifs et 175 à l’unité pandémique. Aujourd’hui, c’est infiniment plus calme. Sur les 23 patients aux soins intensifs, seulement 3 sont atteints de la COVID-19, Shamim Mohamed et deux autres malades en rémission. Il y a aussi trois cas positifs au 10étage.

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Chambre d’un patient atteint de la COVID-19 à l’unité pandémique

« On a la satisfaction d’avoir été là »

Serge Cloutier, directeur adjoint des soins infirmiers, se souvient du premier patient. « C’était un mercredi. » Le 11 mars 2020.

Carla Jomaa, infirmière-chef de l’unité de neuroscience, devenue l’unité pandémique, était là. « On a appris très vite », dit-elle. Tout n’a pas été facile. « Ça a demandé beaucoup d’organisation et de protocoles pour assurer la sécurité de tout le monde. Mais on n’a pas eu d’éclosions dans l’hôpital. On est fiers. C’était dur, mais on n’avait pas le choix. »

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Carla Jomaa, infirmière-chef de l’unité de neuroscience, devenue l’unité pandémique

C’est notre nouvelle réalité. On doit l’accepter.

Carla Jomaa, infirmière-chef de l’unité de neuroscience, devenue l’unité pandémique

La fierté est d’ailleurs un thème qui revient souvent.

« Les gens font ouf, dit Serge Cloutier. Un ouf qui est fatigué, mais un ouf de satisfaction. »

« L’Hôpital général juif a fait un travail fantastique », ajoute le DWarshawsky.

« Au début, le personnel ne savait pas avec quoi il avait affaire. Le niveau d’anxiété était très élevé », rappelle Nadira Remrup, cheffe d’équipe.

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Nadira Remrup, cheffe d’équipe

On n’avait jamais eu des patients aussi malades. Mais c’est l’entraide qui a fait toute la différence.

Nadira Remrup, cheffe d’équipe

« On a la satisfaction d’avoir été là. On a fait le mieux qu’on a pu, mais on reste tous très, très fatigués », souligne Laure Cottereau, infirmière aux soins intensifs depuis 2018. Deux semaines de randonnée en Alberta, au début juillet, ne lui ont pas permis de recharger complètement ses batteries. « Après, on revient et on est encore dedans. On a quand même beaucoup de travail. »

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Laure Cottereau travaille à l’unité des soins intensifs depuis 2018.

Sa jeune collègue Alexandra Stephan est aussi épuisée.

« Ça prend beaucoup d’énergie sur le plan mental, émotionnel et physique », admet-elle. Après la première vague, cette infirmière des soins intensifs a demandé à travailler quatre jours par semaine pour souffler un peu. Mais quand la deuxième vague a frappé, elle a dû y renoncer.

A-t-elle songé à démissionner ? « Tous les jours. Mais à la fin, je peux dire que je suis contente d’être restée parce qu’on fait une différence dans la vie de ces patients. J’aime travailler aux soins intensifs. Est-ce que je me vois ici à long terme ? Je ne pense pas. C’est un endroit incroyable pour apprendre, pour développer ses aptitudes en tant qu’infirmière. Mais l’équilibre entre la vie privée et le travail est difficile à trouver. »

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L’infirmière Alexandra Stephan (à droite)

L’Hôpital général juif emploie 1500 infirmières. Il vient de recruter 144 candidates à l’exercice de la profession infirmière. « C’est à part de toutes les autres embauches », souligne Serge Cloutier.

« Je le dis et je le répète, ce qui nous a sauvés dans tout ça, c’est vraiment l’importance de l’expertise infirmière. »

Un manque de personnel qui fait mal

Les hôpitaux Maisonneuve-Rosemont et St. Mary doivent composer avec le « ravage » que la COVID-19 a fait au sein de leurs équipes.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Une employée de l’hôpital nettoie le plancher dans l’unité COVID-19 du Centre hospitalier Ste. Mary.

À l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, la pénurie de personnel est le problème numéro 1. « Il n’y a rien de normal en post-pandémie », affirme le DFrançois Marquis, chef de l’unité des soins intensifs de cet hôpital.

« L’impact des patients avec la COVID-19 à l’hôpital est actuellement minime. Là où ça fait mal et où on ne peut absolument pas dire que c’est un retour à la normale, c’est le ravage qu’a fait la COVID-19. » L’hôpital Maisonneuve-Rosemont « roule à peu près à 50 % » de sa capacité, dit-il. « Et moi, j’ai à peu près la moitié de mes lits de soins intensifs de fermés par manque de personnel. »

Les salles d’opération roulent à une vitesse de tortue et les urgences débordent, pas parce qu’il y a un nombre incalculable de patients, mais parce que les patients ne montent pas à l’étage parce qu’il n’y a pas de personnel.

Le DFrançois Marquis, chef de l’unité des soins intensifs de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont

Combien d’infirmières sont parties depuis le début de la crise ? « Je ne peux même pas les compter. C’est à ce point-là ! Chez les inhalothérapeutes, il m’en reste 2 sur 10. »

De fait, beaucoup d’infirmières ont quitté la profession depuis le début de la crise. Certaines sont parties à la retraite, d’autres ont changé de profession ou sont allées dans des hôpitaux ou des centres offrant de meilleures conditions. Selon le ministère de la Santé et des Services sociaux, entre mai 2020 et mai 2021, il y a eu « un total d’embauches d’environ 8430 infirmières pour un total de départs d’environ 6130, soit une hausse nette de 2300 personnes ».

Une chambre au cas où

Au Centre hospitalier de St. Mary, appelé en renfort au début de la deuxième vague, l’unité COVID-19, également visitée par La Presse, est très calme. Il n’y a plus de cas actifs depuis au moins une semaine.

« On garde une chambre individuelle libre pour pouvoir admettre un patient assez rapidement, explique Byanca Jeune, cheffe de l’unité. Il y a ici un garde de sécurité, habituellement, et les portes sont fermées. »

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Byanca Jeune, infirmière en chef

Pour répondre aux besoins, « les chambres à quatre sont devenues des chambres individuelles », précise sa collègue Anne-Marie Nadeau, coordonnatrice des soins infirmiers. « Des murs ont été construits il y a huit mois. »

Cet hôpital est aussi touché par l’épuisement et le manque de personnel. « On vit tous la même situation, admet Byanca Jeune. C’est sûr que les infirmières sont plus fatiguées. Ce qu’on priorise, c’est de permettre les vacances pour que le monde puisse essayer de retrouver un semblant d’énergie. »