Ils se sont réinventés, ont pris des risques et ont été créatifs : ode aux Québécois qui luttent pour nous sortir de la pandémie.

Katia Gagnon
Katia Gagnon La Presse
Marie-Eve Morasse
Marie-Eve Morasse La Presse
Martin Tremblay
Martin Tremblay La Presse

Les détectives du variant

Frank Rauch et Raymond Tellier, directeur du laboratoire clinique de l’hôpital Shriners et microbiologiste-immunologue au CUSM

Rien ne prédestinait l’hôpital Shriners, spécialisé dans les problèmes orthopédiques chez une clientèle pédiatrique, à faire partie d’une importante découverte en matière de virologie. C’est pourtant ce qui s’est passé en décembre dernier : grâce à une étroite collaboration entre le Shriners et le Centre universitaire de santé McGill (CUSM), on est parvenu à détecter rapidement le tout premier cas de variant britannique sur le territoire québécois.

Dès le début de la pandémie, l’hôpital a équipé son laboratoire d’appareils d’analyse des tests de COVID-19. « C’était essentiellement pour tester notre clientèle », explique le DFrank Rauch, directeur du laboratoire. À noter : ces appareils étaient différents de ceux qu’on utilise généralement au Québec.

Or, plus la pandémie avançait, plus ces équipements ont été sollicités pour des analyses qui dépassaient les seuls patients de l’hôpital, mais s’étendaient plutôt à l’ensemble de la clientèle du CUSM. Le DRaymond Tellier, microbiologiste-immunologue au CUSM et professeur à la faculté de médecine de McGill, était l’expert chargé de soutenir les analyses de l’hôpital pédiatrique.

En décembre, un technicien du laboratoire du Shriners signale un échantillon intrigant. Le résultat est positif pour deux des trois cibles génétiques examinées sur le virus par les appareils du Shriners, malgré une forte charge virale. Le test est refait. Avec le même résultat.

Et c’est là que le DTellier entre en scène. « C’est lui qui a connecté tous les points pour en arriver à la conclusion que nous avions un premier cas de variant britannique », souligne le DRauch. Le diagnostic de l’expert est tombé rapidement : « nous avions affaire à un mutant », dit le DTellier.

Et le travail d’équipe ne s’est pas arrêté là : en l’espace de quelques heures, le Laboratoire de santé publique du Québec a confirmé les résultats. La Santé publique a immédiatement été avertie. « La Santé publique a traité les variants comme des éclosions dans des éclosions, en faisant du traçage vraiment intensif », explique le DTellier.

Parce qu’ils étaient susceptibles de détecter le variant britannique, maintenant appelé Alpha, les équipements du Shriners ont rapidement été mis à contribution pour cribler l’ensemble des tests réalisés au CUSM. « Une observation fortuite sur la capacité de ces équipements nous a amenés à faire un criblage hâtif », se réjouit Raymond Tellier. Et ces efforts collectifs ont contribué à limiter les dégâts causés par le variant dans l’île de Montréal.

Gérer un tsunami

Jean-Nicolas Aubé, directeur des communications, CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal

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Jean-Nicolas Aubé, directeur des communications, CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal

Depuis 15 mois, le service des communications du plus gros établissement de santé du Québec, responsable de surcroît de la santé publique dans toute l’île de Montréal, a été littéralement pris d’assaut par les journalistes. Au total, Jean-Nicolas Aubé et ses collègues ont répondu à pas moins de 4500 demandes provenant des représentants des médias.

Le 27 février 2020, date où le premier cas de COVID-19 a été détecté à l’hôpital de Verdun, restera marquant pour M. Aubé. « Cette date-là, je vais m’en rappeler toute ma vie, dit-il. Ç’a été le point de bascule. » Pendant plusieurs heures, avant que ce premier cas ne soit confirmé par les autorités de santé publique, son téléphone – placé en mode vibration – « aurait pu sabler la table tellement il vibrait ».

Et à partir de là, la vie de M. Aubé et de sa collègue Jocelyne Boudreault – au départ, ils n’étaient que deux employés, d’autres se sont ajoutés depuis – a été transformée.

En temps normal, on fait affaire essentiellement avec quelques journalistes qui couvrent le beat de la santé. Mais là, tous les journalistes de toutes les salles de rédaction avaient le beat santé !

Jean-Nicolas Aubé, directeur des communications au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal

Un tsunami de demandes s’est mis à déferler au service des communications. Les journées commençaient à 6 h, avec les émissions du matin, jusqu’à tard en soirée, alors que les journaux bouclent leurs éditions. « On était dans l’œil d’un ouragan : 4500 demandes... c’est un chiffre stratosphérique. »

Et il a fallu composer avec l’incertitude : l’information à transmettre aux journalistes – et donc à la population – changeait constamment, rappelle M. Aubé. « Le plus difficile, ç’a été la vitesse avec laquelle l’information évoluait. Ça changeait tout le temps ! »

Et finalement, les représentants des communications ont dû eux aussi apprendre à vivre avec des morts dans leur établissement. Chez les bénéficiaires, et aussi chez le personnel. « Je me suis mis à annoncer des décès. C’étaient des entrevues très lourdes. On avait la gorge nouée. Personne n’était prêt à ça. »

De couturière à travailleuse essentielle

Marie-Josée Toulouse, commis aux fruits et légumes chez Metro

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Marie-Josée Toulouse, commis aux fruits et légumes chez Metro

Avant la COVID-19, Marie-Josée Toulouse fabriquait des vêtements pour des travailleurs essentiels : des uniformes pour le personnel hospitalier et des casquettes pour les policiers. Mais l’entreprise pour laquelle elle travaillait a éprouvé des difficultés au début de la pandémie et Mme Toulouse a perdu son emploi de couturière.

La femme de 64 ans s’est alors recyclée en... travailleuse essentielle. Depuis le mois d’octobre, elle coupe des fruits et des légumes, prépare des salades et des plateaux de nourriture dans une épicerie Metro de l’est de Montréal.

Mme Toulouse se retrouve en contact avec des clients, une nouvelle réalité dans son nouveau travail. La plupart sont aimables et respectueux, mais d’autres sont facilement irritables à cause des mesures sanitaires. « Il y a des gens qui ne font pas attention, qui ne portent pas leur masque, qui disent qu’ils n’ont pas la COVID-19. Mais dans l’ensemble, heureusement, les gens sont très gentils. »

Il faut faire attention nous aussi, car nous avons des familles. Il ne faut pas se mettre en danger même si on travaille avec le public.

Marie-Josée Toulouse, commis aux fruits et légumes chez Metro

En février dernier, Mme Toulouse a dû être opérée pour retirer une tumeur cancéreuse à la glande thyroïde. Elle a supplié son médecin de travailler durant sa convalescence. Cette dernière a refusé et l’a obligée à prendre du repos.

Au bout d’un mois, la commis d’épicerie a retrouvé ses collègues, qu’elle décrit comme « sa famille », et ses clients du comptoir de fruits et légumes. « J’étais tellement contente. J’adore ce que je fais. Je me sens comme un poisson dans l’eau. »

Le « job impossible » d’un enseignant

David Couto, enseignant au secondaire

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David Couto, enseignant au secondaire

David Couto a reçu de son médecin un conseil avisé : en raison de la pandémie de COVID-19, il était préférable pour sa santé qu’il ne mette pas les pieds dans une école cette année. À 38 ans, l’enseignant de sciences au secondaire est aux prises avec une maladie pulmonaire et cardiovasculaire chronique, de sorte que c’est de la maison qu’il a enseigné toute l’année.

Le centre de services scolaire de Sorel-Tracy lui a donc confié trois élèves de 5secondaire qui, eux aussi, étaient exemptés d’école « en présentiel » pour des raisons de santé. « J’enseignais toutes les matières : français, histoire, physique, maths, anglais. On m’a dit : on sait que c’est un job impossible, on te le donne pareil », relate M. Couto.

Le début de l’année scolaire a été cahoteux. La nouvelle grammaire ? L’enseignant de sciences devait se mettre à la page.

Au début, j’enseignais trois heures par jour, mais je n’avais pas le temps de préparer le matériel pour mes neuf matières. J’étais très stressé, j’avais de la misère à dormir.

David Couto, enseignant au secondaire

Ses collègues ont été d’une grande aide, dit-il. Peu à peu, les choses se sont placées, l’horaire a été adapté. Comme leur prof à tout faire, les trois élèves ont pris leurs marques. Chacun chez eux, ils ont trouvé dans cette école particulière un réconfort en cette année marquée par le confinement.

David Couto a craint pour la motivation de ses élèves en début d’année. « Faire ton secondaire 5 sans tes amis, seul chez toi, ce n’était pas facile. Des fois, ils avaient besoin de jaser », explique l’enseignant. Il a lui aussi profité de ce lien « très fort » tissé au fil des mois.

« J’habite seul, je travaillais de la maison, l’isolement a été difficile dans la dernière année. D’avoir ces élèves à ma charge, ça me donnait une raison de me lever le matin », dit David Couto.

C’est donc en partie grâce à lui que ces trois jeunes obtiennent leur diplôme d’études secondaires. « C’est spécial », reconnaît l’enseignant. Le « job impossible » ne l’était pas, finalement.