La Dre Joanne Liu a été nommée cette semaine professeure spécialiste des urgences pandémiques et sanitaires à l’École de santé des populations et de santé mondiale de l’Université McGill. Elle-même diplômée en médecine de cette université en 1991, l’ancienne présidente internationale de Médecins sans frontières et membre du Groupe indépendant sur la préparation et la riposte à la pandémie y voit une occasion de réfléchir à nos réponses aux futures crises sanitaires. Entrevue.

Marie-Eve Morasse
Marie-Eve Morasse La Presse

(Montréal) Q. Comment entrevoyez-vous votre nouveau poste ?

R. Après avoir fait beaucoup de terrain et avoir occupé des postes de leadership, McGill m’offre le privilège de réfléchir aux réponses aux pandémies en utilisant toutes les ressources d’une université. Chaque faculté peut contribuer. Ce n’est pas juste de la science qu’on a besoin, il y a aussi toute une part de sciences sociales. Avec la COVID-19, on s’est bien rendu compte qu’il faut comprendre comment les gens se sentent, pourquoi ils hésitent sur des mesures sanitaires. C’est en comprenant qu’on va trouver des solutions acceptables pour tous.

Q. Que vous a appris la COVID-19 que vous ne saviez pas déjà sur les pandémies ?

R. Je suis dans un état d’étonnement perpétuel avec la COVID-19 ! Répondre à des épidémies est une leçon d’humilité, et celle-ci nous l’a encore prouvé. Régulièrement, des choses qu’on n’a pas prévues, des aspects qui n’ont pas été envisagés surgissent. C’est un test sur la résilience d’un système : tout ce qui peut aller mal va aller mal, tous les chaînons faibles vont casser. Ce sont des leçons qui coûtent, on a payé très chèrement.

Ça a aussi confirmé des choses que je savais. On est étonnés de voir à quel point on n’était pas préparés, et c’est pour ça qu’aujourd’hui, j’ai ce désir profond qu’on s’assure que la prochaine fois, on le soit mieux.

Q. C’est possible ?

R. Absolument. C’est une question de volonté humaine, politique et collective. Ça ne sera pas un exercice facile, parce qu’après être passés dans le tordeur de la COVID-19 et avoir fait des sacrifices à l’échelle individuelle et collective, on a envie de passer à autre chose. C’est extrêmement tentant, mais ce serait une faute.

Après l’Ebola, en 2016, on a poussé pour dire : « il faut faire un post-mortem pour comprendre ce qui a marché et ce qui n’a pas marché ». Pas pour montrer du doigt, pour s’assurer que la prochaine fois, on soit mieux préparés, que les mécaniques de réponse sont huilées, articulées, réfléchies.

Je suis urgentiste à l’hôpital Sainte-Justine. On ne fait pas les algorithmes d’un enfant qui n’a pas de pouls, pas de respiration, quand on est dans la salle de réanimation. On a fait ça des années avant et quand on arrive dans la salle, chacun connaît son rôle, sait quoi faire, et chaque minute va permettre de sauver la vie de cet enfant. C’est comme ça qu’il faut réfléchir, se préparer pour qu’une épidémie ne devienne pas une pandémie. Il faut des mécaniques de freinage, parce que c’est sûr qu’on va faire face à d’autres éclosions, à d’autres épidémies.

Q. Qui devra s’assurer que cette préparation se fait, qu’on n’oublie pas ?

R. C’est le rôle de chacun. Quand on voit le nombre de Québécois qui ont perdu un proche aux mains de la COVID-19, chacun va s’en souvenir. Les soignants, les chercheurs, tous les gens de la ligne de front de la COVID-19 vont s’en souvenir. Les gens devraient prendre cet engagement, non pas pour être dans un état de deuil permanent, mais pour faire mieux la prochaine fois, éviter des décès.

Q. Qu’est-ce que vous pensez de la situation dans laquelle le Québec se trouve actuellement ?

R. On est sur une tendance qui est encourageante, donc il faut s’encourager, mais on a appris de toutes les épidémies que déclarer victoire trop tôt est toujours un problème. On voit ce qui se passe en Inde, au Brésil, ce qui s’est passé dans certains pays européens. Ne faisons pas cette mauvaise démarche. On veut maintenir la tendance pour arriver à une transmission communautaire la plus basse possible, le temps que le reste se fasse. On parle de l’immunité de groupe, avec les vaccins et les mesures sanitaires.

Q. Vous disiez il y a quelques semaines que tout le monde devait arriver à la fin de la pandémie en même temps. Est-ce toujours possible ?

R. Il n’en tient qu’à nous. Ce serait dramatique que certains pays atteignent un taux vaccinal satisfaisant, mais que dans d’autres pays, on ait des cas de figure comme on voit en Inde et qu’on n’ait pas une solidarité collective. J’espère qu’on va répondre présent, c’est mon profond désir. D’un point de vue éthique et humanitaire, c’est la chose à faire. De façon pragmatique, on sait qu’un virus en pleine liberté se transmet, mute et revient frapper à la porte. On n’a pas envie de ça non plus.

Q. Concrètement, qu’est-ce que ça signifie, « répondre présent » ?

R. C’est réfléchir aux ressources qu’on peut partager. Certains pays, incluant le Canada, ont fait des achats vaccinaux plus grands que la population, ce qui était complètement compréhensible parce qu’on ne savait pas quels vaccins allaient fonctionner. En sachant qu’on va atteindre les objectifs vaccinaux qu’on s’est fixés, peut-on penser à notre surplus ? Comment le partage-t-on de façon équitable ?

* Les propos ont été édités à des fins de concision.