Lac-Mégantic et les 19 municipalités de la MRC du Granit ont, et de loin, le plus haut taux d’infection à la COVID-19 du Québec. Comment en est-on arrivé là ? « Il y a des gens quelque part qui n’ont pas respecté les consignes. » La Presse a visité cette zone rouge foncé.

Émilie Bilodeau
Émilie Bilodeau La Presse

(Lac-Mégantic) « J’avais espoir qu’en décembre, ce serait la dernière fois qu’on ferme. Mais non ! Voilà une troisième fois », lance l’entrepreneure Elizabeth Roy. À cause de la montée rapide des cas de COVID-19 dans la MRC du Granit, la Santé publique a resserré les règles sanitaires dans cette région la plus rouge du Québec, mercredi dernier. Les commerces non essentiels et les écoles secondaires sont à nouveau fermés ; le couvre-feu est de retour à 20 h.

« C’est très décevant, lâche Mme Roy, propriétaire de la boutique de vêtements pour enfants Au coin d’Emillia. Je ne veux pas taper sur les doigts de personne. C’est facile de dire que c’est à cause de la Beauce. On est collés sur eux. Mais il y a des gens quelque part qui n’ont pas respecté les consignes, sinon on n’en serait pas là. »

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Elizabeth Roy et sa fille Camillia Gosselin profitent de la fermeture de la boutique Au coin d’Emillia pour replacer des vêtements.

La boutique de Mme Roy est située sur la Promenade Papineau, l’artère où ont été relocalisés les commerces rasés par le tragique déraillement de train en 2013. La rue est normalement animée d’un va-et-vient de piétons et de voitures. Depuis mercredi soir, c’est le calme plat.

« Aujourd’hui, c’est une journée pédagogique, explique Mme Roy. En temps normal, il y aurait eu plein d’enfants à l’Espace jeunesse [un parc à vélo et planche à roulettes] et à la crémerie juste à côté. Les enfants et leurs parents seraient passés devant ma vitrine et ils seraient peut-être arrêtés dans mon commerce. Mais ça n’arrivera pas aujourd’hui parce que tout est fermé. »

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L’Espace jeunesse de Lac-Mégantic a été fermé de manière préventive en raison de la flambée de cas de COVID-19 dans la région.

La MRC du Granit, en Estrie, est formée de 20 municipalités dont 8 partagent une frontière avec la Beauce. Au début du mois d’avril, des mesures sanitaires d’urgence ont été adoptées dans cette région de Chaudière-Appalaches. Mercredi dernier, c’était au tour du Granit de tomber en zone rouge foncé. La région est la plus contaminée – et de loin – par rapport à sa population (1481 cas pour 100 000 habitants). L’Estrie passera d’ailleurs en zone rouge dès lundi, a annoncé samedi le ministère de la Santé et des Services sociaux.

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Julie Morin, mairesse de Lac-Mégantic

Julie Morin, la mairesse de Lac-Mégantic, a vu venir cette troisième vague. La propagation a commencé dans les villages limitrophes à la Beauce, puis s’est déplacée dans sa ville, dit-elle lors d’une promenade au parc des Vétérans qui borde le lac. « À cause de nos usines [de bois et de granit], les gens de la Beauce viennent travailler chez nous et les gens de chez nous vont travailler en Beauce », dit-elle.

Les gens de la MRC viennent tous à Lac-Mégantic pour les commerces, pour l’hôpital, pour le centre sportif. C’est la ville centre, donc tout se passe ici.

Julie Morin, mairesse de Lac-Mégantic

31 cas à la polyvalente

À l’heure du dîner, un petit attroupement se forme devant le Casse-Croûte Chez Ti-Bi. Une dizaine de clients distanciés attendent leur poutine ou leur hamburger « spécial ». La moitié portent un masque.

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Le travailleur de la construction Yvan Bellavance, venu chercher son repas au Casse-Croûte Chez Ti-Bi

« On l’a vu venir, s’exclame Yvan Bellavance. Le monde de la Beauce venait au restaurant ici parce que c’était fermé chez eux. Et là, tu vas te mettre à voir des gens d’ici qui vont aller magasiner à Sherbrooke. Ce n’est pas mieux », dit le travailleur de la construction.

M. Bellavance s’inquiète peu de la nouvelle montée de cas de COVID-19, car il est « fièrement » vacciné depuis trois semaines. Mais il continue à porter son masque sur son lieu de travail et dans les espaces publics. Il a été épargné par le virus depuis le début de la pandémie et il compte bien en rester loin.

Lundi dernier, 48 heures avant que la région passe d’une zone orange à une zone rouge foncé, la polyvalente Montignac a décidé de fermer ses portes et de reprendre l’enseignement à distance.

Plus de la moitié des 895 élèves étaient en confinement préventif. Trente et un ont reçu un diagnostic positif de COVID-19 au courant de la semaine.

Yves Gilbert est passé par la polyvalente, vendredi, pour récupérer un examen d’anglais de son petit-fils en 5e secondaire. « Il faut les faire travailler », a dit l’ancien directeur de cette école secondaire avec un large sourire. Son petit-fils, aussi un élève de Montignac, en 3e secondaire, a eu moins de chance. Il a contracté la COVID-19 et souffre de vilains maux de tête.

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Yves Gilbert, devant la polyvalente Montignac

Je me mets à cet âge-là. Il va être enfermé dans sa chambre pendant 14 jours. Il a le droit de sortir pour aller aux toilettes seulement.

Yves Gilbert, à propos de son petit-fils atteint de la COVID-19

« C’est le cinquième confinement de cette famille depuis le début de la pandémie. Le père a eu la COVID, l’automne dernier. Je peux vous dire qu’ils commencent à être très fatigués », souligne M. Gilbert.

« Tout est fermé partout »

Les cas de COVID-19 dans des commerces, des écoles, un organisme communautaire et un lieu de culte se sont multipliés, dans les derniers jours. Vendredi, la Direction de santé publique de l’Estrie a d’ailleurs demandé aux clients ayant fréquenté la quincaillerie BMR de Lac-Mégantic, le 1er mai, de se soumettre à un test de dépistage.

« Mais tout le monde magasine au BMR », s’inquiète Véronique Lachance.

Les heures d’ouverture des cliniques de dépistage ont été élargies et 1000 doses de vaccins supplémentaires vont être envoyées dans la région pour tenter d’endiguer le virus.

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Jean-Baptiste Tremblay, à la sortie d’une pharmacie Jean Coutu à Lac-Mégantic

« On n’a plus le droit de n’aller nulle part », s’exclame Jean-Baptiste Tremblay, à la sortie de la pharmacie Jean Coutu, un commerce « essentiel » toujours ouvert. L’homme qui habite « dans le bois » n’a pas été trop importuné par les mesures sanitaires depuis un an. Il se dit toutefois un brin irrité que sa région soit retombée dans le rouge. « Tout est fermé partout. Moi, j’avais besoin de pièces et d’huile pour mon quatre-roues », désespère-t-il.

Sur la Promenade Papineau, à part les restaurants qui offrent des repas à emporter, seul le Dollarama est encore ouvert. Laurianne Grégoire en sort avec des céréales, du savon et quelques autres achats. La coiffeuse est en congé forcé pour la troisième fois depuis le début de la pandémie.

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Laurianne Grégoire, une coiffeuse, se retrouve pour la troisième fois en arrêt de travail forcé.

On est à bout, mais quand même bien on baisserait les bras, ça n’aiderait pas la situation. Il faut se tenir. Il faut faire les efforts pour que ça passe.

Laurianne Grégoire

Marielle Fecteau, la préfète du Granit, demande également aux citoyens des 20 municipalités de sa MRC de se ressaisir. « On s’est donné le défi d’être la première région à revenir en zone orange en deux semaines », dit-elle.

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Marielle Fecteau, préfète de la MRC du Granit

« Mais pour y arriver, il va falloir que tout le monde fasse des efforts. »