(Ottawa) Justin Trudeau assure qu’il n’est pas motivé par la peur des compagnies pharmaceutiques lorsqu’il refuse de réclamer, comme d’autres, la suspension des brevets des vaccins contre la COVID-19.

Lina Dib La Presse Canadienne

Cette semaine, le premier ministre a tourné le dos à deux motions du Bloc québécois et à une lettre signée par des parlementaires de tous les partis qui ont réclamé la suspension des brevets.

Lors de sa conférence de presse du vendredi, M. Trudeau s’est donc fait demander s’il craint que les compagnies productrices de vaccins ne ralentissent les livraisons au Canada si Ottawa milite pour la suspension de leurs brevets.

« Je peux vous dire (que ma position) n’est pas motivée par la crainte », a-t-il assuré.

PHOTO SEAN KILPATRICK, LA PRESSE CANADIENNE

Justin Trudeau

« Ce qu’on veut, et comme le Canada a toujours agi de façon multilatérale, c’est de travailler avec nos partenaires pour trouver la bonne solution », a-t-il ajouté.

Il reprend le discours de ceux qui veulent voir les brevets suspendus, insiste sur la nécessité de fournir des vaccins à tous les pays, quelles que soient leurs capacités financières, et du même souffle, refuse de dire pourquoi son gouvernement ne demande pas la suspension des brevets.

« Le Canada est là pour participer à trouver une solution. On n’est pas en train de bloquer quoi que ce soit », a-t-il affirmé.

À plus d’une occasion, le premier ministre a souligné les 2,5 milliards que le Canada contribue à l’effort mondial pour contrer la pandémie.

Vendredi, il a d’ailleurs annoncé 375 millions versés à l’Accélérateur ACT, initiative qui permet de distribuer dans des pays à revenu faible et moyen des tests, des thérapies et des vaccins contre la COVID-19.

Mais alors qu’il souligne sa générosité, le gouvernement canadien n’a pas renoncé à recevoir 1,5 million de doses de la version produite en Inde du vaccin AstraZeneca.

L’Inde est maintenant submergée par la dernière vague de la pandémie. Lorsque le Canada manquait, l’hiver dernier, de vaccins, elle a proposé de fournir 2 millions de doses dont seulement 500 000 ont été livrées. Et Ottawa dit s’attendre encore à recevoir les doses manquantes.

Une lettre des siens

En milieu d’après-midi vendredi, on comptait 76 signatures de parlementaires, tous partis confondus, au bas d’une lettre qui exige la suspension des brevets. Parmi les signataires, 35 élus libéraux, dont une poignée de secrétaires parlementaires.

La lettre « exhorte » le gouvernement canadien à appuyer la dérogation temporaire à la propriété intellectuelle actuellement à l’étude par l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

« En termes simples, il faut éliminer tous les obstacles potentiels à l’accès rapide de produits médicaux contre la COVID-19, y compris les vaccins et les médicaments, et accélérer la fabrication et la fourniture de produits médicaux essentiels. Or il ne fait aucun doute que la propriété intellectuelle représente un obstacle significatif à cet égard », fait valoir la lettre adressée au premier ministre Trudeau.

Huit députés et une sénatrice du Parti conservateur, les trois députés du Parti vert, sept députés bloquistes et 22 néo-démocrates signent, eux aussi, la lettre dont la liste de signataires continuait à s’allonger, en fin de journée.

En point de presse vendredi matin, le chef conservateur Erin O’Toole a précisé sa position et celle de son parti.

« Nous appuyons une suspension », a-t-il dit en réponse à une question de journaliste.

« On doit travailler avec le gouvernement du président Biden sur les vaccins, sur COVAX et sur la situation avec les propriétés intellectuelles pour les vaccins », a-t-il ajouté.

Cette semaine, le chef néo-démocrate Jagmeet Singh a clairement affiché sa position sur le sujet en réclamant, aux Communes, cette suspension des brevets.

M. O’Toole ne croit pas que les compagnies pharmaceutiques pourraient s’en prendre au Canada, en ralentissant, par exemple, la livraison des doses de vaccins, si Ottawa réclamait, comme d’autres capitales, la suspension des brevets.

« Il n’y a pas un risque parce que les entreprises américaines et les entreprises européennes sont les entreprises responsables des vaccins. Et si les pays comme les États-Unis et le Royaume-Uni sont en faveur d’une […] suspension, ce serait possible », de l’avis de M. O’Toole.

« On doit examiner toutes les possibilités pour aider les pays les plus pauvres », a plaidé le chef conservateur.

Les États-Unis ont convenu mercredi de négociations à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) sur une éventuelle dérogation aux règles sur les brevets pharmaceutiques. L’idée est de rendre les formules vaccinales et l’expertise plus largement disponibles afin que davantage de pays puissent développer leur propre approvisionnement en vaccins contre la COVID-19.