L’arrêté ministériel obligeant les travailleurs de la santé qui côtoient des patients à se faire vacciner sous peine de devoir être testés trois fois par semaine a suscité de la grogne dans le réseau. Mais la stratégie semble porter ses fruits.

Publié le 27 avr. 2021
Ariane Lacoursière
Ariane Lacoursière La Presse

De nombreux employés, jusqu’ici non immunisés, ont été vaccinés depuis deux semaines. Les CHSLD privés non conventionnés, exclus de l’arrêté, souhaitent maintenant eux aussi disposer de ce levier pour inciter certains employés à se faire vacciner.

Au CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal, environ 3200 employés non vaccinés faisaient partie des employés visés par l’arrêté ministériel, en date du 21 avril. Mais depuis, plus de la moitié d’entre eux ont reçu leur première dose. « Effectivement, en date de ce matin, 1672 employés visés par l’arrêté ont été vaccinés », a indiqué lundi la porte-parole du CIUSSS, Catherine Dion.

« Dépistage préventif récurrent »

Le 9 avril, le gouvernement a signé un arrêté ministériel obligeant les travailleurs de la santé en contact avec des patients à se faire vacciner. Les employés incapables de fournir une preuve de vaccination doivent maintenant se soumettre à un « dépistage préventif récurrent », trois fois par semaine.

Ceux qui refusent sont affectés à des tâches où ils ne sont pas en contact avec des patients. Et si leur établissement est incapable de leur trouver ce genre d’emploi, ils sont suspendus sans solde.

L’application de cet arrêté a débuté le 18 avril. Dans un premier temps, seules certaines catégories de personnel sont visées, dont les travailleurs de CHSLD, le personnel des étages « rouges » de même que celui des urgences et des soins intensifs.

Dans un message envoyé aux employés le 21 avril, le CIUSSS de l’Est soulignait que « plusieurs agressions verbales ont été rapportées concernant des insatisfactions de certains employés visés par les mesures de ce nouvel arrêté ministériel ».

Mme Dion explique que « certaines réactions de la part d’employés » avaient été observées « la première journée à la suite de l’annonce » des mesures liées à l’arrêté ministériel. « Les aspects logistiques du processus ont été ajustés et tout se passe bien depuis », assure-t-elle. Un deuxième centre de dépistage pour les employés a notamment été ajouté, indique-t-elle.

En date du 20 avril, 68 % des travailleurs de la santé étaient vaccinés au Québec, selon les chiffres du ministère de la Santé. Pour ce qui est des CHSLD, ce taux est d’environ 65 % dans le réseau public et de 60 % pour les CHSLD privés conventionnés. Des données à jour seront disponibles sous peu sur le site de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ).

« Un second tour de roue »

Au cabinet du ministre de la Santé, Christian Dubé, on indique que les nouvelles façons de faire liées à l’arrêté ministériel ont « été accompagnées d’un second tour de roue de vaccination auprès des travailleurs de la santé ». « Plus de plages de rendez-vous ont été offertes et davantage de communications ont été ciblées pour encourager les travailleurs à la vaccination », dit l’attachée de presse Marjaurie Côté-Boileau, selon qui « toutes les parties sont de bonne foi dans cette opération ».

Déjà, on remarque qu’il y a plus de travailleurs de la santé enclins à se faire vacciner, notamment avec la mobilisation des syndicats.

Marjaurie Côté-Boileau, attachée de presse du ministre Dubé

Pour le cabinet, l’arrêté ministériel vise un objectif de « protection ». « On doit l’assurer avec la vaccination ou encore en mode préventif via le dépistage », note Mme Côté-Boileau.

« L’adhésion a augmenté »

Président de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN), Jeff Begley reconnaît que jusqu’à dernièrement, le taux de vaccination dans les CHSLD n’était pas assez élevé dans la province. Mais, au-delà de l’arrêté ministériel, c’est surtout les nouvelles séances de vaccination organisées depuis deux semaines et le fait que les travailleurs soient mieux informés qu’en janvier sur les vaccins qui ont fait que « l’adhésion a augmenté », avance-t-il. M. Begley croit que le taux de vaccination atteindra 75 %, voire plus en CHSLD.

Au CIUSSS de l’Estrie-CHUS, où le nombre de plages de rendez-vous offertes a été augmenté ces dernières semaines, la couverture vaccinale atteint 86 % auprès des travailleurs des groupes priorisés.

M. Begley rappelle que quand les premières doses de vaccin ont été distribuées dans les CHSLD en janvier, la vaccination débutait à peine.

Certains avaient l’impression de servir de cobaye. On sent de moins en moins de réticence à la vaccination.

Jeff Begley, président de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN)

Selon M. Begley, les rares employés qui ont réagi avec agressivité à l’arrêté ministériel sont peut-être « tannés des arrêtés tout court ». Il ajoute ne pas avoir entendu parler jusqu’à maintenant d’employés en congé sans solde à cause de l’arrêté.

Au CISSS de Laval, 1700 employés non vaccinés doivent actuellement se soumettre à du dépistage trois fois par semaine. La porte-parole du CISSS, Judith Goudreau, affirme que la vaccination des travailleurs est une priorité et que le CISSS tente « de rassurer les équipes lorsqu’elles manifestent des craintes face au vaccin ou à l’application de l’arrêté ministériel ». Mais aucune situation où le personnel a manifesté de la grogne n’a été rapportée jusqu’à maintenant.

Le faible taux de vaccination des travailleurs de la santé a fait couler beaucoup d’encre le mois dernier en Outaouais, quand les autorités de santé publique ont estimé qu’il était en partie responsable d’une éclosion au CHSLD Lionel-Émond de Gatineau.

La semaine dernière, CBC a rapporté qu’un responsable de la santé publique de la Saskatchewan, le DKevin Wasko, s’en est aussi pris à un syndicat de travailleurs de la santé, estimant que les employés non vaccinés étaient plus dangereux pour les résidants des foyers pour aînés que leur famille ou d’autres visiteurs.

Les CHSLD privés non conventionnés veulent être inclus

Par ailleurs, les CHSLD privés non conventionnés du Québec souhaitent être inclus dans l’arrêté ministériel qui oblige les travailleurs en contact avec des patients à être vaccinés.

Président de l’Association des établissements de longue durée privés du Québec (AEPQ), Michel Nardella confirme avoir interpellé le ministre de la Santé, Christian Dubé, à ce sujet. Dans une lettre envoyée au ministre le 14 avril, M. Nardella écrit que le gouvernement doit inclure les CHSLD privés non conventionnés dans l’arrêté ministériel « au nom de la sécurité » des résidants.

Les CHSLD privés non conventionnés présentent un taux de vaccination avoisinant les 60 %, selon M. Nardella. Président du Groupe Arbec, qui possède des CHSLD dans Lanaudière, Paul Arbec affirme que « pour toutes sortes de raisons, bonnes ou mauvaises », des employés de CHSLD refusent de se faire vacciner. « Nous, on veut que ce soit le plus sécuritaire pour les résidants, pour les employés et pour les proches aidants », dit-il.

Au cabinet du ministre Dubé, on indique que « des discussions sont en cours » à ce sujet.