Au Québec, on vaccine selon l’âge, l’occupation et l’état de santé. À Toronto et dans les environs, on tient aussi compte du code postal.

Texte : Suzanne Colpron Texte : Suzanne Colpron
La Presse

Photos : David Boily Photos : David Boily
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Les autorités ont en effet repensé leur stratégie de vaccination pour se concentrer sur les zones chaudes où le risque de transmission de la COVID-19 est beaucoup plus élevé, au moment où la crise sanitaire prend des proportions alarmantes dans la province.

Le gouvernement de Doug Ford redirigera 25 % de son approvisionnement en vaccins vers les quartiers les plus durement touchés, pour tenter de freiner la propagation du virus, en plus d’imposer des mesures plus sévères.

« Lorsque la troisième vague a frappé, il est devenu évident qu’il fallait vacciner dans les quartiers chauds », explique Ashleigh Tuite, professeure associée à la Dalla Lana School of Public Health de l’Université de Toronto.

Nous avons l’ordre de rester à la maison, mais beaucoup de personnes continuent à travailler. L’idée est donc de changer de stratégie pour essayer de vacciner dans les endroits où il y a un haut risque d’exposition au virus.

Ashleigh Tuite, professeure associée de la Dalla Lana School of Public Health de l’Université de Toronto

Pour mieux comprendre la situation, disons que le nombre de nouvelles infections dans le Grand Toronto atteint environ 50 cas pour 100 000 habitants, plus du triple de ce qu’on observe dans le Grand Montréal, soit environ 15 infections pour 100 000. Le taux de positivité des tests dans les régions de Toronto, Peel et York est supérieur à 10 %.

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La clinique de l’hôpital Humber River est située dans un quartier chaud.

D’où l’idée de permettre aux gens de 50 ans et plus habitant dans les zones chaudes de prendre rendez-vous pour se faire vacciner. Ces zones chaudes sont des quartiers moins fortunés, plus densément peuplés, où l’on retrouve un grand bassin de travailleurs essentiels qui risquent de contracter la maladie sur leurs lieux de travail et de la propager dans la collectivité.

Ce ne sont pas nécessairement des travailleurs de la santé, mais plutôt des employés, souvent au statut précaire, qui travaillent dans des entrepôts ou des usines de transformation alimentaire, notamment, et qui n’ont pas les moyens de rater une journée de travail ou de s’isoler s’ils sont infectés.

« Les travailleurs essentiels, c’est un problème, note le DSantiago Perez, infectiologue à l’hôpital général de Kingston et professeur associé de l’Université Queens. Des gens qui sont payés à la journée ne peuvent pas demander des jours libres parce qu’ils sont malades. »

Le système pour les identifier repose sur le code postal. Une personne dont le code postal commence par M9V, par exemple, peut prendre rendez-vous pour se faire vacciner dès 50 ans, alors que la province vaccine actuellement les gens de 60 ans et plus.

Pour les joindre, les autorités sanitaires ont multiplié les initiatives : des cliniques de vaccination plus conviviales, des cliniques au volant ou des unités mobiles, appelées pop-up. Mais cela n’empêche pas le processus de vaccination de connaître de très nombreux ratés.

Du chocolat contre un vaccin

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Des gens font la file devant le centre de vaccination de l’hôpital Humber River, aménagé dans un aréna.

La Presse a visité la clinique de l’hôpital Humber River, aménagée dans un aréna de North York, un quartier à haut risque de transmission du coronavirus.

Ici, les gens qui viennent se faire vacciner sont regroupés par pods, un concept qui n’a pas d’équivalent au Québec.

« On vaccinait à l’hôpital, mais on n’avait pas la capacité de vacciner davantage. L’hôpital a donc loué cet aréna », explique Jane Cornelius, infirmière à la retraite qui a repris du service pour contribuer à l’effort de vaccination.

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Le centre de vaccination de l’hôpital Humber River a été aménagé dans un aréna de North York.

La patinoire est divisée en plusieurs pods pouvant accueillir chacun 20 personnes, qui franchissent toutes les étapes de la vaccination en une vingtaine de minutes. Les pods servent à éviter que les gens aient à faire la queue à trois ou quatre endroits différents lors de la vaccination comme c’est le cas au Québec.

Le modèle est le suivant : les « patients », comme les appelle Mme Cornelius, sont accueillis par un « ambassadeur » dont le rôle consiste à leur faciliter la vie. « You’re welcome ! Thank you for coming ! », leur dit-on d’emblée.

Quand [les gens] sont admis, on colle une pastille verte sur leur chemise ou leur chandail pour que le vaccinateur sache qu’ils sont prêts à être vaccinés. Après, il y a un autocollant blanc qui indique à quelle heure ils peuvent partir.

Jane Cornelius, infirmière à la retraite qui a repris du service pour contribuer à l’effort de vaccination

Puis, avant de sortir, on les invite à se faire photographier, une pancarte à la main : « Crush COVID-19, get your vaccine », histoire d’inciter d’autres personnes à se faire vacciner.

Puis, dernière petite chose, on leur donne une tablette de chocolat. Tout ce qui manque, c’est un t-shirt souvenir !

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Le centre de vaccination remet aux personnes vaccinées une tablette de chocolat en sortant.

Au compte-gouttes

« C’est important de célébrer la vaccination parce qu’on veut que d’autres personnes viennent se faire vacciner », affirme Mme Cornelius.

« Nous devons traiter les vaccins comme de l’or, ajoute-t-elle. Nous ne voulons pas gaspiller des doses. À 16 h, on regarde combien on a de personnes et on prépare les fioles une par une. Chaque fiole contient six doses. À la fin, on les donne à ceux qui sont là, de façon à ne pas en perdre. »

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Antoinetta Ribeiro, 53 ans, pose après avoir reçu son vaccin.

Antoinetta Ribeiro, 53 ans, a pu se faire vacciner en fin de journée mardi. « Je suis soulagée », a-t-elle dit, tandis que son mari la prenait en photo.

La clinique de l’hôpital Humber River administre en moyenne 2000 doses par jour. Elle pourrait en faire plus, mais le nombre de vaccins qu’elle reçoit est insuffisant pour répondre à la demande. Vendredi, la prise de rendez-vous en ligne était impossible.

D’autres cliniques, situées aussi en zones chaudes, ont même dû fermer leurs portes et annuler des milliers de rendez-vous faute de doses, la semaine dernière. Les dates de réouverture dépendent de l’approvisionnement en vaccins, qui arrivent au compte-gouttes.

« Les vaccins arrivent trop tard. Et même [si l’approvisionnement se faisait à temps], nous sommes vraiment dans une situation critique et ça fait longtemps que ça dure », souligne la professeure Ashleigh Tuite.

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Des gens attendent l’autobus à Etobicoke, quartier durement touché par la pandémie.

Des cliniques éphémères

Une autre initiative mise en place consiste à vacciner des gens plus jeunes, de 18 ans et plus, dans des quartiers chauds. Pour y parvenir, les autorités ont créé des équipes mobiles ou éphémères, qui se déplacent dans les collectivités à risque.

Ces cliniques fonctionnent avec ou sans rendez-vous. Le problème, c’est qu’il n’y a pas moyen de savoir où elles se trouvent.

De plus, les gens de 50 ans et plus qui habitent dans les zones à haut risque peuvent réserver leur place sur le site du gouvernement, mais pas les plus jeunes, ce qui cause beaucoup de frustration et d’incompréhension.

Mais le pire, c’est le manque de vaccins. Le premier ministre Doug Ford l’a répété à plusieurs reprises lors de son point de presse, vendredi. « S’il y a quoi ce que soit que le gouvernement fédéral peut faire en ce moment pour nous faire parvenir plus de vaccins, il faut qu’il le fasse dès maintenant, a-t-il dit. Nous avons vraiment besoin de ces vaccins, maintenant. »