(Montréal) Le Manoir Liverpool, actuellement visé par l’enquête de la coroner, avait perdu 75 % de ses employés durant la première vague de COVID-19, ont relaté des témoins aux audiences publiques.

Stéphanie Marin
La Presse Canadienne

Une situation qui a évidemment contribué au manque de soins donnés aux résidants, tel que rapporté par divers employés depuis le début de la semaine.

Le chaos et la désorganisation ont été décrits jeudi par celle qui était au printemps 2020 la coordonnatrice générale au Manoir Liverpool, Sylvie Guyot-Gagné.

« Ça a été la panique totale. » Des employés de l’équipe de soins se sont « sauvés » de la résidence et certains ont refusé d’entrer au travail par peur de contracter la COVID-19. D’autres ont été retirés du milieu par la Santé publique car ils présentaient des symptômes ou avaient été en contact avec des personnes infectées.

J’ai perdu 75 % de mon personnel en quelques jours.

Sylvie Guyot-Gagné, coordonnatrice générale au Manoir Liverpool

Et sur les six gestionnaires du Manoir Liverpool, la Santé publique en a retiré cinq, a renchéri Claude Talbot, qui en était alors le propriétaire.

La coroner Géhane Kamel enquête sur les décès survenus durant la première vague de la pandémie dans les CHSLD et autres résidences pour aînés ou personnes vulnérables du Québec. Huit établissements seront examinés lors des audiences publiques et un décès a été choisi par lieu d’hébergement pour aller plus en profondeur. Au Manoir Liverpool, c’est le dossier de Jacques Levesque, un homme de 60 ans, qui a été retenu pour enquête.

Le manque « criant » d’employés a été décrié pour faire face à la pandémie, mais aussi une structure organisationnelle déficiente, où les gestionnaires n’avaient pas de tâches ni de responsabilités claires.

Par exemple, bien des problèmes ne leur étaient pas rapportés, selon leurs dires. Après la mort de M. Levesque, Mme Guyot-Gagné n’a été informée des circonstances de sa mort — il se serait étouffé — que lorsqu’elle a reçu une visite des policiers. Le propriétaire non plus ne savait pas ce qui s’était passé.

Aucune rétroaction n’aurait été faite au sujet de ce décès avec les employés pour revoir les façons de faire, a relevé la coroner.

Des failles au niveau des soins — beaucoup d’erreurs de médicaments — ont été relevées, tout comme des lacunes au niveau de la prévention des infections. C’était désorganisé, selon la coordonnatrice générale.

Les employés étaient encadrés, mais dès qu’on tournait le dos, certains passaient d’une zone rouge à une zone verte, sans changer de jaquettes de protection, a notamment relaté Mme Guyot-Gagné.

« Ça a participé à la contamination de la résidence », juge-t-elle. Le Manoir Liverpool a été le site de la plus importante éclosion de COVID-19 lors de la première vague de la pandémie.

Il fallait former les employés pour le port adéquat des équipements de protection personnelle (ÉPI), mais la personne qui aurait pu le faire a été retirée de son poste en raison de la COVID-19.

Le recours aux agences de placement a ainsi été inévitable, a rapporté Mme Guyot-Gagné, mais les employés réguliers étaient très réticents envers ceux envoyés en renfort, car ils étaient surtout des immigrants. Et comme ces derniers étaient mal reçus par le personnel du Manoir, ils ne voulaient plus venir, a-t-elle expliqué. Elle affirme être intervenue à plus d’une reprise auprès des employés qui tenaient des propos racistes.

Devant les difficultés qui s’empilaient, elle a demandé à sa patronne de sonner l’alarme auprès du CISSS de Chaudière-Appalaches, qui a envoyé du personnel au Manoir.

Cela a aidé considérablement, mais n’a pas tout réglé, juge la coordonnatrice générale. « On nous a dit de cacher des choses au CISSS. » Le poste de Mme Guyot-Gagné a été aboli en juin et elle a quitté le Manoir.

Le contexte de l’enquête publique

Approximativement la moitié des décès causés par la COVID-19 au Québec lors de la première vague se sont produits dans des résidences pour personnes âgées et vulnérables, a rappelé à plus d’une reprise Me Kamel.

Cet exercice de l’enquête publique est donc nécessaire afin de mieux comprendre les facteurs ayant contribué à faire de ces aînés les principales victimes collatérales de la COVID, estime-t-elle.

Elle a rappelé que les enquêtes du coroner ne visent pas à trouver des responsables pour ces décès, mais plutôt à formuler des recommandations pour en éviter d’autres dans le futur.

La première résidence évaluée lors des audiences fut le CHSLD des Moulins de Terrebonne. Six autres milieux d’hébergement seront ensuite examinés.

Lundi prochain, l’enquête de la coroner se transportera à Longueuil, pour scruter les décès survenus au CHSLD René-Lévesque.