Il y a eu les covidiots, les connarovirus et les touristatas.

Isabelle Hachey
Isabelle Hachey La Presse

Les tarés du karaoké, les crétins de la Place Rosemère et les minus du Méga Gym.

Il y a les jeunes égoïstes qui s’agglutinent dans les parcs. Les vieux inconscients qui se conglomèrent comme s’il n’y avait pas de lendemain.

Les antimasques. Les conspirationnistes. Les défenseurs de la libârté.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Un sondage de l’Institut national de santé publique du Québec, mené du 19 au 31 mars, révèle que pas moins de 49 % des Québécois ayant des symptômes ou ayant côtoyé une personne infectée n’ont pas pris la peine de se faire tester.

On les haït donc, tous ces imbéciles-là.

Par devoir citoyen, on les dénonce haut et fort. On les cloue au pilori virtuel. On les humilie en masse et en meute sur Facebook. On se dit qu’ils finiront par entendre raison si on les couvre de honte.

Mais c’est tout le contraire qui risque de se produire.

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Un nouveau sondage de l’Institut national de santé publique du Québec, mené du 19 au 31 mars, révèle que pas moins de 49 % des Québécois ayant des symptômes ou ayant côtoyé une personne infectée n’ont pas pris la peine de se faire tester.

Autrement dit, un Québécois potentiellement contagieux sur deux préfère… tenir ça mort. Il préfère faire comme si de rien n’était, au risque de contaminer son entourage.

Pourquoi ? Par égoïsme ?

Sans doute, pour certains. Mais d’autres craignent d’être jugés pour avoir contracté la COVID-19. Ils se disent que les gens vont forcément se demander ce qu’ils ont bien pu faire de mal pour l’attraper.

Et à voir la férocité avec laquelle on condamne les indisciplinés du coronavirus sur les réseaux sociaux, dans les médias et ailleurs, ils n’ont peut-être pas tort.

La COVID-19 est devenue une maladie honteuse.

Autant ne pas le savoir.

Autant ne pas aller se faire tester.

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Ce n’est pourtant vraiment pas le temps d’hésiter, a supplié mardi le Dr Horacio Arruda. On sentait l’urgence dans l’appel du directeur national de santé publique aux Québécois.

S’il vous plaît, collaborez avec les équipes de santé publique. Si vous avez fait quelque chose de pas correct, n’ayez pas peur, on ne va pas vous taper sur les doigts. La pire des choses, c’est de cacher ce qui a pu arriver. Il faut déclarer les contacts parce que ce variant-là, il est très méchant.

Le Dr Horacio Arruda, mardi lors du point de presse

Très méchant, comme dans beaucoup, beaucoup plus contagieux que la souche initiale du SARS-CoV-2. Le variant B.1.1.7 se répand comme une traînée de poudre au Québec. Pour le maîtriser, tester et isoler rapidement les personnes infectées n’a jamais été aussi crucial.

Encore faut-il que ces personnes se manifestent.

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Vous connaissez Cortland Cronk ?

Le Néo-Brunswickois de 26 ans a contracté la COVID-19 en voyage d’affaires, en novembre. Quand il a raconté son histoire à la CBC, la foule s’est déchaînée. Elle l’a traité de tous les noms. Elle lui a envoyé des centaines de menaces de mort. Par jour.

C’était insoutenable, au point que Cortland Cronk s’est enfui en Colombie-Britannique.

Au Québec aussi, la chasse aux covidiots est devenue un sport national. On dénonce plus vite que son ombre, parfois même sans vérifier les faits : un député d’arrière-ban dans une brasserie de Rivière-du-Loup, un premier ministre à son chalet de Gatineau, un autre qui reçoit ses fils à la maison, une ministre qui ose confier ses enfants à ses parents…

Et ces centaines, ces milliers de gens ordinaires qu’on expose à la fureur des réseaux sociaux : celle-là n’avait pas son masque, celui-là n’a pas respecté la distanciation physique, ceux-là ont invité un couple d’amis à la maison, ceux-là sont allés dans un tout-inclus à Punta Cana…

Avec tous les sacrifices qu’on s’impose depuis un an, ils méritent d’être dénoncés publiquement, se dit-on. Ils méritent d’avoir honte.

Et ça marche : ils ont honte. Le problème, c’est que ça ne change pas leur comportement, disent les experts. Au contraire. Quand on les stigmatise, les gens finissent par craindre la honte davantage que la maladie elle-même.

Ils vont continuer à avoir des comportements risqués. Mais ils vont s’arranger pour ne plus se faire prendre.

C’est humain. Ça se manifeste dans toutes les sociétés. Une étude publiée en février dans Frontiers in Psychology et menée aux États-Unis, en Italie et en Corée du Sud montre que dans les trois pays, plus les gens ont honte de contracter la COVID-19, moins ils sont portés à déclarer leur statut positif.

> Lisez l'étude publiée dans Frontiers in Psychology (en anglais)

Ce qui est aussi très humain, c’est notre propension à dénoncer ceux qui dérogent aux règles en temps de crise. Ça nous procure un sentiment de contrôle quand tout le reste nous échappe, disent encore les psys.

Et puis, ça nous rassure d’associer ce virus à de sombres crétins qui n’agissent pas comme nous, qui ne seront jamais comme nous.

Ça nous rassure, mais ça ne règle rien.