Depuis quelques jours, les eaux usées révèlent une légère augmentation de cas de COVID-19 dans Côte-des-Neiges. Mais la situation demeure assez stable à Montréal.

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

Comment le sait-on ? Grâce à l’analyse quotidienne des selles de la moitié des Québécois — de Montréal, Québec, Laval, Bas-Saint-Laurent–Gaspésie et Mauricie–Centre-du-Québec —, qui a permis aux chercheurs de voir venir l’éclosion de Québec. Et qui donne maintenant à la santé publique quatre ou cinq jours d’avance pour formuler des recommandations éclairées au gouvernement.

En entrevue à La Presse, Peter Vanrolleghem, professeur de génie des eaux à l’Université Laval, et son confrère Dominic Frigon, professeur en génie environnemental à l’Université McGill, confirment que leur traque des eaux usées est maintenant parfaitement sur les rails et qu’ils ont la plus grande écoute des autorités. « Les directeurs de santé publique sont très empressés de savoir de fois en fois à quel moment nous leur transmettrons les prochaines données. Il y a un gros intérêt », explique Peter Vanrolleghem.

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Peter Vanrolleghem

Pas d’inquiétude à y avoir : les données arrivent vite. Non seulement « les eaux usées ne mentent pas », comme le résume M. Frigon, mais elles permettent surtout d’y dépister la COVID-19 entre deux et cinq jours avant l’apparition des premiers symptômes », ajoute M. Vanrolleghem.

« En fin de semaine ou au début de la semaine prochaine, nous saurons quel effet aura eu Pâques », dit M. Frigon.

Grâce aux échantillons pris par les employés municipaux (et analysés pour moins de 1000 $ par jour, soit une infime fraction de ce que coûterait un dépistage traditionnel de millions de personnes), il est maintenant possible d’assurer une vigie de populations entières et de détecter ainsi la contamination de personnes avant qu’elles se sentent atteintes. « Cela permet à la santé publique de prédire à quel endroit les besoins seront les plus urgents, dans quel quartier elle doit insister davantage pour que les gens se fassent tester », évoque M. Frigon.

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Dominic Frigon

Cela permet aussi de planifier plus efficacement à quel endroit la vaccination doit être intensifiée. (Par exemple, des doses initialement prévues pour Montréal ont finalement été dirigées vers cinq régions où les cas étaient fortement en hausse.)

Si l’analyse des eaux usées ne précise pas combien de personnes sont touchées, elle identifie, par les changements observés, les tendances à la hausse ou à la baisse.

Secteurs chauds tout particulièrement suivis

À Montréal, en plus d’échantillonner dans les deux collecteurs d’égouts où convergent toutes les eaux usées, les chercheurs récoltent aussi les données pour des endroits précis. Les quartiers chauds de Côte-des-Neiges et Montréal-Nord sont scrutés à la loupe, de même que la prison de Bordeaux et les secteurs industriels d’Anjou et de Saint-Laurent.

La prison de Bordeaux a été choisie parce qu’on savait d’emblée qu’il y avait des cas et parce que des détenus refusent de se faire tester. Ces objections n’empêchent plus la santé publique de voir venir des cas.

La COVID-19 se dépiste dans les eaux usées par les selles et par la salive, notamment quand les gens se brossent les dents. Si l’analyse des eaux usées ne permet pas d’associer tel excrément à telle personne précise, elle soulève néanmoins des enjeux éthiques.

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« Il faut faire bien attention de ne pas stigmatiser des populations et cela a aussi guidé notre prise de décision quand il nous a fallu choisir les endroits précis où se ferait l’échantillonnage », explique M. Vanrolleghem.

On s’est donc assuré par exemple d’éviter de prendre des données près des quartiers très associés à des gens d’une religion ou d’une origine ethnoculturelle précise.

Mais on peut certes y aller de façon très précise au besoin. Ainsi, à l’Université de l’Arizona, en septembre 2020, les eaux usées d’une résidence étudiante ont été analysées. On a ainsi pu savoir que des étudiants couvaient la COVID-19. « Tous se sont fait tester, deux étudiants ont été identifiés, ils ont été retirés de la résidence où la vie a pu continuer normalement », explique M. Vanrolleghem.

« On a commencé à regarder cela pour les CHSLD à Québec, où quelques cas se manifestent de nouveau, poursuit-il. Imaginez combien de vies on aurait pu sauver si cela avait pu être mis en place dès la première vague, dans les CHSLD. »

Peut-on imaginer qu’on le fasse pour des écoles en particulier, pour savoir à l’avance lesquelles devraient être mises en confinement ?

« On peut trouver spécifiquement où se trouvent les problèmes et on peut le faire précisément pour de grosses institutions comme un CHSLD ou une prison, mais de multiplier ces analyses partout de façon aussi ciblée, ça finirait par coûter cher », répond M. Vanrolleghem.

Et les variants ?

Les variants peuvent aussi être dépistés dans les eaux usées, comme des laboratoires le font d’ailleurs pour l’Ontario.

Malheureusement, la pénurie de certains produits nécessaires au séquençage empêche pour l’instant Dominic Frigon d’avoir de tels résultats précis.

D’abord financés par les fonds des chercheurs eux-mêmes, ces travaux sur les eaux usées bénéficient depuis décembre d’une subvention d’un million du Fonds de recherche du Québec et d’une subvention de 650 000 $ des fondations Molson et Trottier.