Le gouvernement, qui sonne l’alarme quant au début d’une troisième vague, n’a pas donné la pleine mesure de la progression des variants au Québec dans les statistiques rendues disponibles au public depuis un mois.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Pierre-André Normandin Pierre-André Normandin
La Presse

Alain Lamarre, spécialiste en immunologie rattaché à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), estime qu’il faudrait notamment publier, pour corriger la situation, un graphique montrant l’évolution du nombre quotidien de cas de variants détectés depuis l’implantation d’un système de criblage, fin février.

L’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), qui publie depuis un an un graphique montrant la progression quotidienne du nombre de cas sans égard à la souche, n’a pas repris l’exercice pour les variants, se limitant à publier chaque jour quelques chiffres détaillant le nombre cumulé de cas de ce type et la fluctuation observée par rapport à la veille.

M. Lamarre affirme que cette approche « manque de transparence » et ne permet pas d’appréhender facilement la propagation des variants, qui augmentent rapidement en suivant, dit-il, une courbe de nature « exponentielle » reflétant un taux de transmission supérieur à 1.

En se basant sur les totaux divulgués quotidiennement pour les variants par l’INSPQ, La Presse a pu reconstituer mercredi leur progression dans un graphique.

La courbe qui en résulte montre une hausse conséquente durant le mois de mars, qui alimente une hausse parallèle du nombre total de cas, toutes souches confondues. Le nombre de cas de la souche originelle diminue légèrement durant la même période sans empêcher la tendance haussière.

Un autre graphique montre par ailleurs que les variants représentent maintenant près de la moitié du nombre de nouveaux cas quotidiens enregistrés dans la province, ce qui reflète une analyse rendue publique vendredi par l’INSPQ.

L’épidémiologiste Gaston De Serres, de l’INSPQ, a indiqué mardi que des démarches étaient en cours pour rendre disponible au public un graphique montrant l’évolution dans le temps du nombre de cas de variants.

« Ça devrait être disponible à court terme », a relevé le spécialiste en soulignant qu’il était lui-même impatient de disposer de cet outil.

« C’est quelque chose que tout le monde demande », a ajouté le DDe Serres, qui impute les délais observés du côté du gouvernement à la nécessité d’adapter le système de collecte et de traitement des données.

Les variants pourraient remplacer la souche originelle

M. Lamarre fait remarquer que la question ne se posera pas éternellement puisque les projections de l’INSPQ suggèrent que les variants vont totalement remplacer la souche originelle dans la province à la fin du mois de mai.

Cette évolution est hautement préoccupante, dit-il, étant donné que ces variants sont plus contagieux et plus susceptibles de conduire à des affections graves.

Les dirigeants doivent soupeser plusieurs facteurs lorsqu’ils décident des restrictions à imposer ou à retirer, y compris l’économie et la santé mentale de la population, mais l’État ne peut se permettre de laisser courir les variants, prévient le chercheur.

Il va falloir être encore plus agressif, notamment dans la gestion des contacts. On ne peut pas attendre deux ou trois jours pour faire le traçage parce qu’on risque de perdre le contrôle.

Alain Lamarre, spécialiste en immunologie rattaché à l’Institut national de la recherche scientifique

M. Lamarre recommande de traiter désormais chaque nouvelle infection comme s’il s’agissait d’un cas de variant.

La vaccination va permettre de limiter les effets de la troisième vague en matière d’hospitalisations et de décès chez les personnes âgées et vulnérables, mais ne touche encore qu’une fraction trop limitée de la population générale pour empêcher une flambée des cas, souligne-t-il.

Le DDe Serres a réitéré mardi que les restrictions sanitaires imposées par le gouvernement au cours des derniers mois n’avaient pas permis d’endiguer la progression des variants.

Les allégements qui avaient été mis en place avant le tour de vis annoncé mercredi par le premier ministre François Legault ont compliqué la dynamique, juge le spécialiste, qui voit mal comment la vague peut être maîtrisée sans un sérieux coup de frein.